— Des chats-des-roches, à ’en pas douter, sai, répondit Andy de sa voix condescendante et légèrement efféminée. Eddie disait qu’Andy lui rappelait un robot qui s’appelait C3PO, dans La Guerre des Étoiles, un film que Jake avait attendu avec impatience. Il l’avait raté à moins d’un mois.
— C’est la saison des amours, pour eux, vous savez.
— Rien à foutre, avait répondu Slightman. Tu essaies de me dire que les bras-gités ne distinguent pas les chats-des-roches de quelque chose qu’ils peuvent attraper et manger ? Quelqu’un est passé par là, je te le dis. Et il n’y a pas si longtemps.
Une pensée glaciale traversa l’esprit de Jake : avait-il vu de la poussière sur le sol du Dogan ? Il avait été trop occupé à contempler les écrans pour regarder. Si Ote et lui avaient laissé des traces, ces deux-là l’avaient sans doute déjà remarqué. Peut-être faisaient-ils seulement semblant de discuter des cactus, tout en se dirigeant vers le dortoir.
Jake sortit le Ruger de son crampon de débardeur et le tint dans sa main droite, le pouce sur la sécurité.
— Une conscience coupable fait de tout homme un lâche, débita Andy de sa voix complaisante, d’un air de dire « j’ai cru que ça vous intéresserait de le savoir ». C’est une adaptation personnelle de…
— La ferme, sac à boulons, lâcha Slightman d’une voix hargneuse. Je…
Puis il poussa un hurlement. Jake sentit Ote se raidir contre lui, et sa fourrure se dresser sur son échine. Le bafouilleux se mit à gronder. Jake glissa une main autour de son museau.
— Lâche-moi ! hurla Slightman. Lâche-moi !
— Bien sûr, sai Slightman, répondit Andy, à présent plein de sollicitude. Je n’ai fait que pincer un petit nerf au niveau de votre coude, vous savez. Il n’y aurait aucun dégât durable, sauf si j’y appliquais une pression de vingt pieds par livre.
— Et pourquoi tu ferais une chose pareille, bon Dieu ? gémit Slightman, presque pleurnichard. Est-ce que je ne fais pas tout ce que tu veux, et même plus ? Est-ce que je ne risque pas ma vie pour mon garçon ?
— Sans oublier quelques petits avantages, corrigea Andy d’une voix suave. Vos lunettes… cette machine à musique que vous gardez tout au fond de votre sacoche… et, bien sûr…
— Tu sais pourquoi je le fais, et ce qui m’arriverait si j’étais découvert, fit Slightman.
Il avait abandonné les pleurnicheries. Il avait pris un ton digne et un peu las. Jake écouta sa voix avec un désespoir croissant. S’il s’en sortait et qu’il devait dénoncer le Pa de Benny, il voulait dénoncer un traître.
— Oui-là, j’ai accepté quelques avantages, tu dis vrai, je dis grand merci. Des lunettes, pour mieux voir le visage de ceux que je trahis, ceux que je connais depuis toujours. Une machine à musique, pour ne pas avoir à écouter toute la nuit cette conscience dont tu me rebats sans cesse les oreilles, et pour pouvoir dormir. Et puis tu viens me pincer le bras et j’ai l’impression que mes riza d’yeux vont me tomber de ma riza de tête.
— Je l’accepte de tous les autres, dit Andy, d’une voix changée.
Une fois encore, Jake repensa à Blaine, ce qui ne fit qu’augmenter son désarroi. Que se passerait-il si Tian Jaffords entendait cette voix ? Et Vaughn Eisenhart ? Overholser ? Et tous les autres folken ?
— Ils me considèrent avec mépris, et jamais je n’exprime une parole de protestation, sans parler de lever la main sur eux. « Viens ici, Andy. Va là-bas, Andy. Fais taire tes chansons stupides, Andy. Arrête tes jacasseries. On ne veut pas de tes prédictions, on ne veut pas les entendre. » Alors je ne dis plus rien, sauf ce qui concerne les Loups, parce que ce qui les rend tristes, ils veulent bien l’entendre, alors je leur dis, ça oui ; pour moi chaque larme est une goutte d’or. « T’es rien d’autre qu’un tas de fils stupide, ils disent. Dis-nous plutôt le temps qu’il va faire, chante une berceuse au babé, et puis après ça fiche-moi le camp d’ici. » Et je les laisse faire. Quel idiot, cet Andy, c’est le jouet des gosses, toujours la proie facile, pour les injures. Mais je n’accepterai pas d’injures de vous, sai. Vous espérez avoir un avenir à La Calla quand les Loups en auront fini, pendant encore quelques années, n’est-ce pas ?
— Tu sais bien que oui, répondit Slightman, à voix si basse que Jake l’entendit à peine. Et je le mérite.
— Vous et votre fils, dites tous les deux grand merci, de pouvoir finir vos jours à La Calla, dites tous les deux commala ! Et c’est possible, mais ça ne dépend pas seulement de la mort des habitants du Monde de l’Extérieur. Ça dépend de mon silence. Si vous le voulez, j’exige le respect.
— C’est absurde, fit Slightman après une courte pause.
Depuis sa cachette dans le placard, Jake approuva de bon cœur. Un robot qui exigeait le respect, c’était bel et bien absurde. Mais pas plus qu’un ours géant faisant sa ronde dans une forêt vide, qu’une brute Morlock essayant de percer les mystères des ordinateurs dipolaires, ou encore qu’un train qui ne vivait que pour résoudre des devinettes.
— De plus, écoute-moi, je te prie, comment je pourrais te respecter, quand je ne me respecte pas moi-même ?
Il y eut un cliquetis mécanique très bruyant. Jake avait entendu Blaine émettre un son comparable quand il avait senti l’étau de l’absurde se refermer sur lui, menaçant de faire griller ses circuits logiques. Puis Andy répondit :
— Aucune réponse, dix-neuf. Connectez-vous et faites votre rapport, sai Slightman. Qu’on en finisse.
— Très bien.
Pendant une trentaine de secondes, il n’y eut plus que le bruit des touches d’un clavier, puis un sifflement aigu et stridulant qui fit grimacer Jake et grogner Ote. Jake n’avait jamais entendu un son pareil. Il venait du New York de 1977, et le terme modem n’avait aucun sens pour lui.
Le sifflement s’interrompit brusquement. Il y eut un temps de silence, puis :
— Ici AGUL SIENTO. FINLI O’TEGO. VEUILLEZ DONNER VOTRE MOT DE PASSE. VOUS AVEZ DIX SEC…
— Samedi, répondit Slightman, et Jake fronça les sourcils — avait-il jamais entendu ce mot charmant de ce côté-ci ? Il lui semblait bien que non.
— MERCI. AGUL SIENTO VOUS REÇOIT. VOUS ÊTES EN LIGNE.
Il y eut un nouveau sifflement, bref et strident.
— Au RAPPORT, SAMEDI.
Slightman raconta qu’il avait vu Roland et « le jeune » se rendre à la Grotte de la Porte, où il y avait maintenant une espèce de porte, probablement amenée là par les Manni. Il dit qu’il avait utilisé le porte-vue et que par conséquent il les avait bien vus…
— Le télescope, le corrigea Andy, revenu à son ton condescendant et efféminé. On appelle cet engin un télescope.
— Tu veux faire mon rapport à ma place, Andy ? demanda Slightman, sarcastique.
— J’implore votre pardon, fit Andy d’une voix douloureuse. Mille pardons, mille pardons, continuez, continuez, à votre guise.
Il y eut une pause. Jake imaginait Slightman en train de jeter un regard noir au robot, regard qui aurait perdu de sa férocité car Slightman devait tendre le cou. Il finit par poursuivre son rapport.
— Ils ont laissé leurs chevaux en bas et ils sont montés à pied. Ils portaient un sac rose qui passait de main en main, comme s’il était lourd. Je ne sais pas ce qu’ils trimballaient, c’était carré ; je voyais les coins dans le sac, en regardant dans le porte-vue télescope. Je peux faire deux suggestions ?