Et si Roland le tue ? Comment Benny te regardera-t-il, alors ?
Autrefois, dans une autre vie, Roland avait promis de prendre soin de Jake Chambers, puis il l’avait laissé tomber dans les ténèbres. Jake avait alors cru qu’il n’y avait pas pire trahison que celle-là. Maintenant il n’en était plus si sûr. Non, plus sûr du tout. Ces pensées sinistres le gardèrent éveillé pendant un long moment. Une demi-heure environ avant le lever du jour, il finit par sombrer dans un sommeil léger et tourmenté.
CHAPITRE 4
Le Joueur de Flûte
— Nous sommes un ka-tet, dit le Pistolero. Nous sommes un seul en plusieurs, la multiplicité faite unité. Il perçut le regard dubitatif de Callahan — impossible à rater — et hocha la tête.
— Oui, Père, vous êtes l’un des nôtres. Je ne sais pas pour combien de temps, mais je sais que c’est ainsi. Et mes amis aussi.
Jake opina du chef. De même qu’Eddie et Susannah. Ils se trouvaient dans le Pavillon. Après avoir entendu l’histoire de Jake, Roland ne voulait plus qu’ils se rencontrent au presbytère, pas même dans l’arrière-cour. Il pensait fort probable que Slightman ou Andy — peut-être un autre ami des Loups, qu’ils n’avaient pas encore démasqué — aient placé des micros là-bas, ainsi que des caméras. Le ciel était gris, il menaçait de pleuvoir, mais l’air restait remarquablement doux, si tard dans la saison. Des messieurs ou des dames bien intentionnés avaient ramassé les feuilles mortes, laissant un large cercle autour de la scène sur laquelle Roland et ses amis s’étaient présentés à la communauté, il n’y avait pas si longtemps, et l’herbe en dessous était aussi verte qu’en plein été. On voyait des folken faire voler des cerfs-volants, des couples se promenant main dans la main, deux ou trois vendeurs ambulants gardant un œil sur d’éventuels clients, et l’autre sur les nuages ventrus au-dessus de leurs têtes. Dans le kiosque à musique, le groupe de musiciens qui les avait accueillis à Calla Bryn Sturgis avec tant de brio s’entraînait à jouer quelques airs nouveaux. À deux ou trois occasions, des habitants de la ville s’étaient approchés de Roland et de ses amis pour passer un peu de temps avec eux, et à chaque fois, Roland avait secoué la tête sans sourire, ce qui les avait très rapidement découragés. Le temps des que-je-suis-content-de-vous-voir était fini. Ils en étaient presque arrivés à ce que Susannah appelait les choses sérieuses.
— Dans quatre jours aura lieu la réunion, dit Roland. Cette fois-ci, je pense convoquer toute la ville, pas seulement les hommes.
— Tu fais bien de compter sur toute la ville, répliqua Susannah. Si tu comptes sur ces dames pour lancer le plat et compenser le manque de fusils, je ne pense pas que ce soit trop demander que de les laisser entrer dans cette foutue salle.
— La réunion ne se tiendra pas dans la Salle du Conseil, s’il doit y avoir tout le monde, objecta Callahan. Il n’y aura pas assez de place. On allumera des flambeaux et on se réunira ici même.
— Et s’il pleut ? demanda Eddie.
— Eh bien s’il pleut, les gens seront mouillés, dit Callahan en haussant les épaules.
— Quatre jours avant la réunion, et neuf avant l’arrivée des Loups, récapitula Roland. C’est très certainement notre dernière occasion de palabrer comme nous le faisons — assis, la tête froide — jusqu’à ce que tout ça soit fini. Nous n’avons pas beaucoup de temps, aussi faut-il le mettre à profit.
Il tendit les mains. Jake en prit une, Susannah l’autre. Ils furent bientôt réunis en un petit cercle tous les cinq, main dans la main.
— Est-ce que tout le monde peut se voir ?
— Je te vois très bien, dit Jack.
— Très bien, Roland, renchérit Eddie.
— Clair comme de l’eau de roche, trésor, ajouta Susannah, le sourire aux lèvres.
Ote, qui reniflait l’herbe alentour, ne dit rien, mais il eut l’air de leur faire un clin d’œil.
— Père ? demanda Roland.
— Je vous vois et vous entends très bien, acquiesça Callahan avec un petit sourire. Et je suis heureux d’être de la partie. Jusqu’ici, du moins.
Roland, Eddie et Susannah avaient entendu la majeure partie du récit de Jake ; Jake et Susannah avaient entendu ceux de Roland et d’Eddie. Callahan eut donc un résumé du tout — ce qu’il devait appeler ensuite « la double intrigue ». Il écouta, les yeux écarquillés, et bouche bée pendant les trois quarts du temps. Il se signa lorsque Jake parla du placard où il s’était caché. À Eddie, le Père demanda :
— Vous n’étiez pas sérieux, quand vous parliez de tuer des femmes et des enfants, bien sûr ? C’était seulement du bluff ?
Eddie leva les yeux vers le ciel chargé, un léger sourire sur les lèvres. Puis il reporta son regard sur Callahan.
— Roland m’a dit que, pour un homme qui ne veut pas qu’on l’appelle Paternel, vous avez fait preuve d’attentions très paternelles, ces derniers temps.
— Si vous voulez parler du fait d’interrompre la grossesse de votre femme…
Eddie leva la main.
— Disons que je ne parle de rien en particulier. Je dis seulement qu’on a un travail à faire, ici, et qu’on a besoin de votre aide. Et la dernière chose qui pourrait nous aider, c’est de nous faire court-circuiter par un excès de vieux bla-bla catholique. Alors disons juste que oui, c’était du bluff, et passons à autre chose. Ça vous va, mon père ?
Le sourire d’Eddie était à présent chargé de tension et d’exaspération. La couleur lui était montée aux joues, en deux tâches bien distinctes, sur les pommettes. Callahan le considéra avec beaucoup de précaution, puis hocha la tête.
— Oui. C’était du bluff. Quoi qu’il en soit, restons-en là et passons à autre chose.
— Bien, fit Eddie, puis il se tourna vers Roland.
— La première question est pour Susannah, dit ce dernier. Et elle est très simple : comment te sens-tu ?
— Très bien, répondit-elle.
— Vrai, dis ?
Elle acquiesça.
— Je dis vrai, grand merci.
— Pas de migraines, pas de douleurs ici ? demanda Roland en se frottant la tempe gauche.
— Non. Et ces accès de nervosité que j’avais parfois — juste après le coucher du soleil, ou à l’aube — ont disparu. Et regardez-moi !
Elle passa la main sur sa poitrine, sa taille et sa hanche droite.
— J’ai même perdu un peu de poids. Roland… j’ai entendu dire que parfois, les animaux à l’état sauvage — les chats sauvages, ou les herbivores tels que les daims ou les lapins — absorbent leurs embryons, si les conditions pour mettre bas sont hostiles. Tu ne crois pas que…
Elle ne finit pas sa phrase, mais lui lança un regard plein d’espoir.
Roland regrettait de ne pouvoir entretenir cette charmante illusion. Et cacher la vérité au ka-tet n’était plus possible. Il secoua la tête. Le visage de Susannah se teinta de désespoir.
— Elle dort très calmement, à ce que je peux en voir, ajouta Eddie. Aucun signe de Mia.
— Rosalita dit la même chose, ajouta Callahan.
— Tu m’fais surveiller par c’te poulette ? lança Susannah de sa voix suspicieuse, à la Detta ; mais elle souriait.
— De temps à autre, admit Callahan.
— Laissons là le sujet du p’tit gars de Susannah, si c’est possible, proposa Roland. Il faut que nous discutions des Loups. D’eux et surtout d’eux.