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Puis éclatèrent des rires de jubilation. Il n’y avait pas autant d’enfants que Susannah l’aurait cru, vu le bruit qu’ils faisaient. Les voir ainsi suivre Andy, après ce que venait de leur raconter Jake, lui déchira le cœur. Au même moment, elle sentit une pulsation de colère battre dans sa gorge et à sa tempe gauche. Le voir leur faire descendre la grand-rue comme ça ! Comme le Joueur de Flûte, Eddie avait raison — comme le Joueur de Flûte d’Hameln.

À présent, il pointait sa baguette improvisée vers une jolie fille, d’environ treize ou quatorze ans. Susannah crut reconnaître une des enfants Anselm, de la petite ferme juste au sud de chez Tian Jaffords. Elle récita le couplet suivant d’une voix haute et claire, sur ce même rythme lourd, qui était presque (mais pas tout à fait) un chant pour sauter à la corde :

Commala-un-deux ! Vous savez quoi faire, parbleu ! Plantez le riz commala, Ne faites donc pas… les… fadas !

Puis, tandis que les autres se joignaient à nouveau au refrain, Susannah se rendit compte que le groupe d’enfants était plus important qu’elle l’avait cru en les voyant débouler au coin de la rue. Ses oreilles avaient été plus fidèles que ses yeux, et la raison en était très claire.

Commala-deux-sans-trois ! [chantaient-ils] Papa a pas fait l’fada Maman plante commala Parce qu’elle sait quoi faire, voilà !

Le groupe paraissait plus réduit parce que certains visages se ressemblaient trait pour trait — le visage de la fille Anselm, par exemple, était quasiment identique à celui du garçon qui se tenait à ses côtés. Son frère jumeau. Presque tous les enfants du groupe d’Andy étaient des jumeaux. Susannah se rendit soudain compte de la bizarrerie de la situation, comme si elle résumait tous ces dédoublements auxquels ils avaient été confrontés. Son estomac fit la pirouette. Et elle ressentit le premier pincement de douleur, au-dessus de son œil gauche. Elle fut sur le point de porter la main au point sensible.

Non, se dit-elle. Je ne sens rien. Elle se força à reposer sa main. Elle n’avait aucun besoin de se frotter le front. Pas besoin de frotter ce qui ne faisait pas mal.

Andy pointa sa baguette vers un petit garçon grassouillet qui se pavanait, et qui ne devait pas avoir plus de huit ans. Il chanta le couplet suivant d’une voix de soprano claire et enfantine qui fit rire les autres enfants.

Commala-jamais-deux-sans-trois Vous savez ce qu’il en s’ra Plantez l’riz commala Et c’est l’riz qui vous libérera !

Ce à quoi le chœur répondit :

Commala-jamais-deux-sans-trois C’est l’riz qui vous libérera ! Quand vous plantez l’riz commala Vous savez c’qu’il en s’ra !

Andy aperçut le ka-tet de Roland et leur adressa un signe joyeux, de son bâton. Imité par les enfants… dont la moitié reviendrait complètement décérébrés et crânés du défilé, si ce gentil maréchal parvenait à ses fins. Ils deviendraient aussi grands que des géants, en hurlant de douleur, puis ils mourraient jeunes.

— Faites-leur signe, dit Roland en levant le bras. Faites-leur signe, tous, au nom de vos pères.

Eddie lança à Andy un grand sourire, dévoilant toutes ses dents.

— Comment ça va, espèce de vieille merde de transistor sur pattes ? demanda-t-il entre ses dents, d’une voix rauque et féroce, tout en levant les deux pouces à l’intention du robot. Comment ça va, espèce de taré en fer-blanc ? Bien ? Grand merci ! Viens là, pour voir !

Jake éclata de rire. Ils continuèrent tous à saluer et à sourire. Les enfants répondirent, ainsi qu’Andy. Il mena sa joyeuse bande jusqu’en bas de la grand-rue, en clamant : Commala-trois-quatre ! Le fleuve nous rattrape !

— Ils l’adorent, fit Callahan, avec une étrange expression de dégoût sur le visage. Des générations d’enfants ont adoré Andy.

— Voilà une chose qui est sur le point de changer, conclut Roland.

4

— D’autres questions ? demanda Roland, quand Andy et les enfants furent passés. Si c’est le cas, posez-les maintenant. Ce sera sans doute la dernière occasion de le faire.

— Et Tian Jaffords ? demanda Callahan. C’est Tian qui a réellement mis tout ça en route. Il faudrait qu’il soit en bonne place, pour le finale.

Roland acquiesça.

— J’ai un travail pour lui. Pour Eddie et lui. Père, c’est un joli cabanon que vous avez, derrière la maison de Rosalita. Grand. Solide.

Callahan haussa les sourcils.

— Si fait, grand merci. Ce sont Tian et son voisin, Hugh Anselm, qui l’ont construit.

— Vous pourriez mettre un verrou à l’extérieur, dans les jours qui viennent ?

— Je le pourrais, mais…

— Si tout se passe bien, le verrou ne sera pas nécessaire, mais on n’est jamais trop prudent.

— C’est vrai, répondit Callahan. Je suppose que vous avez raison. Mais je peux faire ce que vous demandez.

— Quel est ton plan, trésor ? demanda Susannah, d’une voix calme et étonnamment douce.

— On ne peut pas vraiment parler de plan. Mais la plupart du temps, c’est le mieux. La chose la plus importante que je puisse vous dire, c’est de ne pas croire un mot de ce que je pourrai raconter une fois que nous nous serons levés, que nous nous serons épousseté les fesses et que nous aurons rejoint les folken. Pas un mot notamment de ce que je pourrai raconter à la réunion, quand je me lèverai, la plume dans la main. Pour la majorité, ce seront des mensonges.

Il leur adressa un sourire. Au-dessus, ses yeux bleus délavés étaient durs comme le roc.

— Mon Pa et le Pa de Cuthbert avaient un dicton, entre eux : D’abord les sourires, puis les mensonges. Et pour finir, la voix du canon.

— On en est presque là, n’est-ce pas ? demanda Susannah. Presque à la fusillade.

Roland hocha la tête.

— Et la fusillade arrivera si vite et sera si vite terminée que vous vous demanderez à quoi auront servi tous ces plans et toutes ces palabres, puisque ce qui compte, pour finir, ce sont toujours ces mêmes cinq minutes de sang, de douleur et de stupidité.