Il marqua une pause, puis reprit :
— Après, je suis toujours malade. Comme le jour où Bert et moi sommes allés voir le pendu.
— J’ai une question, fit Jake.
— Pose-la, l’exhorta Roland.
— Est-ce qu’on va gagner ?
Roland resta muet pendant un long moment, puis se risqua à répondre.
— Nous en savons plus qu’ils ne le croient. Beaucoup plus. Ils ont laissé la condescendance les gagner. Si Andy et Slightman sont les seules brebis galeuses, et s’ils ne sont pas trop nombreux, dans la meute de Loups — et à condition qu’on ne vienne pas à manquer de plats et de cartouches — alors, oui Jake, fils d’Elmer. Nous gagnerons.
— À partir de combien, ils seront trop nombreux ?
Roland y réfléchit, ses yeux bleus délavés tournés vers l’est.
— Plus que tu ne le crois, finit-il par dire. Et surtout, je l’espère, beaucoup plus qu’ils ne le croient.
Tard dans l’après-midi, Callahan se retrouva debout en face de la porte dérobée, essayant de se concentrer sur la 2e Avenue, en 1977. Il se fixa sur Marna Chow-Chow, où lui et Lupe Delgado allaient parfois déjeuner.
— Je prenais la poitrine de bœuf, à chaque fois que je pouvais, se souvint Callahan, en essayant d’ignorer les hurlements de la voix de sa mère, montant du ventre noir de la grotte.
La première fois qu’il était entré avec Roland, son regard avait été immédiatement attiré par les livres que Calvin Tower avaient renvoyés. Autant de livres ! À leur vue, le grand cœur généreux de Callahan s’était soudain fait avide (et un peu moins grand). Cependant, son intérêt n’avait pas duré longtemps — juste assez pour en prendre un au hasard, et voir qu’il s’agissait du Virginien, d’Owen Wister. Mais il était difficile de feuilleter un livre avec dans les oreilles les voix de vos chers disparus qui braillaient et vous traitaient de tous les noms.
Sa mère était justement en train de lui demander pourquoi il avait laissé un vampire, cette sale sangsue répugnante, briser la croix qu’elle lui avait donnée.
— Tu as toujours manqué de foi, gémit-elle d’une voix douloureuse. Tu as manqué de foi, mais pas de descente. Je parie que tu donnerais cher pour un verre, en ce moment même ?
Juste ciel, comme elle disait vrai. Du whisky. Du vingt ans d’âge. Callahan sentit la sueur lui couvrir le front. Dans sa tête, il sentait les pulsations de son cœur, mais deux fois plus vite. Non, trois fois plus vite.
— La poitrine de bœuf, marmonna-t-il. Avec plein de cette moutarde marron, dessus.
Il voyait même la bouteille en plastique souple de la moutarde, et s’en rappela la marque. Plochman.
— Quoi ? demanda Roland derrière lui.
— Je dis que je suis prêt, répondit Callahan. Si vous devez le faire, pour l’amour de Dieu, faites-le maintenant.
Roland entrouvrit la boîte. Le carillon se mit immédiatement à sonner aux oreilles de Callahan, et lui rappela les ignobles dans leurs voitures criardes. Son estomac se ratatina dans son ventre et des larmes d’indignation lui jaillirent des yeux.
Mais la porte s’ouvrit dans un clic, et un rayon de soleil éclatant se faufila, dissipant l’obscurité de la grotte.
Callahan inspira profondément et se dit Oh Marie, pleine de grâce, priez pour nous, pauvres pécheurs. Et il pénétra dans l’été 1977.
Il était midi, bien sûr. L’heure du déjeuner. Et bien sûr, il se trouvait en face de Marna Chow-Chow. Personne n’avait paru remarquer son arrivée. L’ardoise des plats du jour, posée sur un chevalet à l’entrée du restaurant, annonçait :
D’accord, ça faisait déjà une question de moins. C’était le lendemain du jour où Eddie était venu. Quant à la question suivante…
Callahan laissa la 46e Rue dans son dos, pour l’instant, et remonta la 2e Avenue. Il se retourna une fois, et vit la porte de la grotte qui le suivait comme le fidèle bafouilleux suivait le garçon. Il vit Roland, assis, se mettant quelque chose dans les oreilles pour étouffer le tintement exaspérant du carillon.
Il parcourut une centaine de mètres avant de s’immobiliser, les yeux agrandis par le choc, la mâchoire tombante. Ils lui avaient dit de s’y attendre, Roland et Eddie l’avaient prévenu, mais au fond de lui, Callahan ne les avait pas crus. Il s’était dit qu’il retrouverait le Restaurant Spirituel de Manhattan parfaitement intact, en cette parfaite journée estivale, si différente du temps automnal et couvert qu’il avait laissé derrière lui, à La Calla. Oh, à la rigueur il trouverait un panneau dans la vitrine qui dirait : PARTI EN VACANCES, FERMÉ EN AOÛT — quelque chose dans ce goût-là —, mais il serait encore là. Oh oui.
Eh bien non. Enfin, il n’en restait pas grand-chose. La façade n’était plus qu’une enveloppe calcinée entourée de ruban jaune, sur lequel on lisait : ENQUÊTE DE POLICE. En s’approchant un peu, il sentit l’odeur de bois calciné, de papier brûlé et… très faiblement… les relents d’essence.
Un vieux cireur de chaussures avait planté boutique en face de Chaussures et Bottes de la Station, juste à côté. Il lança à Callahan :
— Une honte, pas vrai ? Dieu merci, y avait personne.
— Si fait, grand merci. C’est arrivé quand ?
— D’après vous ? Au milieu de la nuit. Vous croyez que ces balèzes vont se ramener et balancer leurs cocktails Molly en plein jour ? C’est peut-être pas des génies, mais ils sont pas si bêtes que ça.
— Ça ne peut pas être un court-circuit ? Ou peut-être de la combustion spontanée ?
Le vieux cireur de chaussures adressa à Callahan un regard cynique. Oh, je vous en prie, disait ce regard. Il pointa un pouce taché de cirage vers la boutique en ruine.
— Z’avez vu la bande jaune ? Vous croyez qu’i’mettraient un ruban qui dit ENQUÊTE DE POLICE si ça avait spontanément combustionné ? Pas possible, mon vieux. Pas question, Gaston. Cal Tower avait des dettes, avec les méchants. Endetté jusqu’aux oreilles, qu’il était. Tout le monde le savait, dans le quartier.
Le type remua les sourcils, qu’il avait épais, blancs et emmêlés.
— Mais ça fait de la peine, avec tout ce qu’il a perdu. Il avait des livres de grande valeur, à l’arrière. De graaaan-de valeur.
Callahan remercia le cireur de chaussures pour sa perspicacité et reprit son chemin sur la 2e Avenue. Il n’arrêtait pas de se pincer furtivement, essayant de se convaincre que tout ça était bien réel. Il respirait profondément l’air de la ville, avec ses effluves d’hydrocarbures, et il se repaissait des bruits de la ville, depuis le ronflement des bus (avec leurs publicités pour Drôles de Dames) jusqu’aux tressautements des marteaux-piqueurs, en passant par l’incessant vacarme des klaxons. À l’approche du disquaire Tower of Power, il s’arrêta un moment, pétrifié par la musique qui s’échappait des haut-parleurs situés au-dessus de la porte. C’était un vieux tube qu’il n’avait plus entendu depuis une éternité, qui était populaire du temps où il était à Lowell. Ça parlait de suivre le Joueur de Flûte.