— Crispian St Peters, murmura-t-il. C’est comme ça qu’il s’appelait. Grand Dieu, par l’Homme Jésus, je suis vraiment là. Je suis vraiment à New York.
Comme pour confirmer ce constat, il entendit la voix d’une femme, apparemment soucieuse, derrière lui.
— Il y a peut-être des gens qui peuvent passer la journée debout au milieu du trottoir, mais il y a des gens qui voudraient passer, aussi. Vous pensez que vous pourriez vous dépêcher, ou au moins dégager le passage ?
Callahan bafouilla des excuses qui passèrent sans doute inaperçues, et passa son chemin. La sensation d’être dans un rêve — un rêve extraordinairement vivant — persista jusqu’à ce qu’il atteignît la 46e Rue. Alors il commença à entendre la rose, et tout changea dans sa vie.
Au début, ce ne fut à peine plus qu’un murmure, mais à mesure qu’il s’approchait, il eut l’impression d’entendre des voix, nombreuses et angéliques, qui chantaient. Qui adressaient à Dieu leurs psaumes confiants et pleins de joie. Il n’avait jamais rien entendu de si doux, et il se mit à courir. Il arriva à la palissade et posa les mains dessus. Et il se mit à sangloter, sans pouvoir s’en empêcher. Il se dit que les gens devaient le regarder, mais il s’en moquait. Il comprit soudain beaucoup, au sujet de Roland et de ses amis, et pour la première fois, il se sentit des leurs. Pas étonnant qu’ils mettent tant d’ardeur à essayer de survivre, et de continuer ! Pas étonnant, quand l’enjeu était celui-là ! Il y avait quelque chose de l’autre côté de cette palissade tapissée d’affiches déchirées… quelque chose de tellement merveilleux…
Un jeune homme à cheveux longs attachés par un élastique et portant un chapeau de cow-boy dans le dos s’arrêta près de lui et lui donna une petite tape sur l’épaule.
— C’est chouette par ici, pas vrai ? lui dit le cow-boy hippie. Je sais pas pourquoi, mais c’est chouette. Je viens tous les jours. Tu veux que je te dise un truc ?
Tout en s’essuyant les yeux, Callahan se tourna vers le jeune homme.
— Oui, pourquoi pas ?
Le jeune homme se passa la main sur le front, puis sur la joue.
— J’avais une acné horrible. Je veux dire, je ressemblais même plus à une pizza, je ressemblais à un steak haché vivant. Et puis j’ai commencé à venir ici, fin mars ou début avril, et… tout a disparu.
Le jeune homme éclata de rire.
— Le dermato auquel mon P’pa m’a envoyé, il dit que c’est l’oxyde de zinc, mais moi je dis que c’est cet endroit. Il y a quelque chose, ici. Vous l’entendez ?
Alors que la tête de Callahan résonnait de douces voix qui chantaient — c’était comme se tenir au milieu de la cathédrale Notre-Dame, entouré de chœurs — il secoua la tête. Il le fit par pur instinct.
— Nan, fit le hippie avec son chapeau de cow-boy, moi non plus. Mais parfois je crois l’entendre.
Il leva la main droite vers Callahan, l’index et le majeur tendus pour dessiner un V.
— Paix, mon frère.
— Paix, répondit Callahan, en lui retournant son signe.
Quand le cow-boy hippie fut parti, Callahan passa la main sur les planches râpeuses de la palissade, et sur une affiche en lambeaux du film La Guerre des Zombies. Ce qu’il voulait plus que tout, c’était escalader la palissade et aller voir la rose… voire tomber à genoux et en adoration devant elle. Mais les trottoirs regorgeaient de monde, et il avait déjà trop attiré de regards curieux, dont ceux de gens qui, comme le cow-boy hippie, devaient ressentir quelque peu le pouvoir du lieu. Il servirait plus efficacement la grande force qui chantait derrière cette palissade (Était-ce une rose ? N’était-ce vraiment que ça ?) en la protégeant. Ce qui signifiait protéger Calvin Tower de ceux qui avaient brûlé sa boutique, qui qu’ils soient.
La main toujours sur le bois rêche, il tourna dans la 46e Rue. Au bout, il aperçut la masse verte en verre de l’hôtel Plaza de l’ONU. Calla, Callahan, pensa-t-il, puis : Calla, Callahan, Calvin. Et enfin : Calla-trois-quatre, il y a une rose derrière la porte, Calla-Callahan, Calvin a besoin d’une escorte !
Il arriva au bout de la palissade. D’abord il ne vit rien, puis il baissa les yeux, et les vit, à hauteur de son genou : un nombre à cinq chiffres, au feutre noir. Callahan prit dans sa poche le morceau de crayon qu’il gardait toujours sur lui, puis déchira un coin d’affiche annonçant une pièce confidentielle appelée Chute du Donjon, Revue. Il griffonna dessus les cinq chiffres.
Il ne voulait pas repartir, mais il savait qu’il le fallait. Si près de la rose, avoir la tête froide était impossible.
— Je reviendrai, lui dit-il.
Et pour son émerveillement, une pensée très distincte et très sincère lui vint, comme en réponse.
— Oui, mon père, quand vous voudrez. Que vienne Commala.
Au coin de la 2e Avenue et de la 46e Rue, il regarda derrière lui. La porte de la grotte était toujours là, le bas du panneau flottant à environ dix centimètres du trottoir. Un couple d’âge moyen, des touristes à en croire les guides qu’ils avaient en main, avançait sur le trottoir, en provenance de l’hôtel. Sans cesser de discuter, ils atteignirent la porte et firent un écart pour l’éviter. Ils ne la voient pas, mais ils la sentent, se dit Callahan. Et si le trottoir avait été bondé, et qu’il avait été impossible de la contourner ? Il se dit que dans ce cas, ils auraient avancé tout droit et seraient passés à travers son ombre miroitante, ne ressentant peut-être rien d’autre qu’un petit courant froid ou un léger vertige. Ils auraient peut-être perçu au loin la saveur amère du carillon, dans une bouffée d’oignons frits et de chair grillée. Et cette nuit, ils auraient peut-être des rêves fugaces, dont les décors seraient bien plus étranges que tout ce qu’ils pouvaient dans la Ville de tous les Plaisirs.
Il pouvait retourner en arrière, cependant. Il le fallait même, sans doute. Il avait trouvé ce qu’il était venu chercher. Mais en quelques minutes de bonne marche, il se retrouverait à la Bibliothèque Publique. Là-bas, derrière les lions de pierre, même un homme sans un sou en poche pouvait obtenir des informations. À quelle ville correspondait un code postal, par exemple. Et — autant dire la vérité tout de suite — il n’avait pas envie de repartir maintenant.
Il agita la main devant lui, jusqu’à ce que le Pistolero remarque ce qu’il faisait. Sans se soucier du regard des passants, Callahan leva les doigts en l’air, une fois, deux, puis trois, sans savoir si le Pistolero comprendrait. Roland eut l’air de recevoir le message. Il hocha exagérément la tête et leva les deux pouces, pour faire bonne mesure.
Callahan se remit en route, à si vive allure qu’il trottinait presque. Il ne fallait pas traîner, même si New York représentait pour lui un changement de décor appréciable. Pour Roland, l’attente ne devait pas être agréable. Et, à en croire Eddie, elle pouvait aussi être dangereuse.
Le Pistolero n’eut aucun mal à comprendre le message de Callahan. Trente doigts, trente minutes ? Le Père désirait une demi-heure supplémentaire de l’autre côté. Roland en déduisit qu’il avait songé à un moyen de transformer le nombre à cinq chiffres en un nom de lieu. S’il pouvait vraiment le faire, ça n’en serait que mieux. Les informations étaient source de puissance. Et parfois, quand le temps venait à manquer, elles en faisaient gagner.