Les balles dans ses oreilles étouffaient complètement le son des voix. Le carillon passait quand même, mais un peu assourdi. Ce qui était bien, car ce son était bien pire que le gazouillis de la tramée. Une journée à écouter ce son, et il se disait qu’il serait bon pour l’asile de fous, mais il pouvait tenir trente minutes. Si les choses allaient de mal en pis, il essaierait de lancer quelque chose par la porte pour attirer l’attention du Père, et le faire revenir plus tôt.
Pendant un petit moment, Roland regarda la rue se dérouler devant Callahan. Avec les portes de la plage, c’était comme regarder par les yeux d’Eddie, Odetta et Jack Mort. Celle-ci était un peu différente. Il voyait le dos de Callahan dans l’encadrement, ou son visage s’il tournait la tête, comme c’était souvent le cas.
Pour passer le temps, Roland se leva pour feuilleter quelques-uns des livres qui comptaient tellement pour Calvin Tower qu’il avait fait de leur préservation la condition sine qua non de sa coopération. Le premier que Roland sortit avait une tête d’homme dessinée en couverture. L’homme fumait la pipe et portait une sorte de casquette de garde-chasse. Cort en avait une comme celle-là et, petit, Roland la trouvait bien plus élégante que le chapeau de son père, avec ses taches de sueur et ses bords râpés. Les mots sur le livre étaient du monde de New York. Roland était certain qu’il les aurait lus sans difficulté, s’il s’était trouvé du bon côté, mais ce n’était pas le cas. Tel quel, il pouvait en lire certains, et le résultat était presque aussi exaspérant que le carillon lui-même.
— Sir-Lock Hones, lut-il à voix haute. Non, Holmes. Comme le nom du père d’Odetta. Quatre… mou… mouvelles. Mouvelles ? Non, celui-là était un n. Quatre nouvelles de Sirlock Holmes.
Il ouvrit le live, fit courir respectueusement sa main sur la page de titre et en respira l’odeur : l’arôme épicé et légèrement sucré du vieux bon papier. Il réussit à déchiffrer le titre de l’un des quatre nouvelles — Le Signe des quatre. À part les mots Chien et Étude, les autres n’étaient pour lui qu’un charabia incompréhensible.
— Un signe, c’est un sigleu, dit-il.
Lorsqu’il se surprit à compter les lettres du titre, il fut bien forcé de rire de lui-même. En outre, il n’y en avait que seize. Il remit le livre en place et en prit un autre, celui-là avec le dessin d’un soldat en couverture. Il ne put lire qu’un seul mot du titre : Mort. Il en regarda un autre. Un homme et une femme s’embrassaient en couverture. Oui, il y avait toujours des hommes et des femmes qui s’embrassaient, dans les histoires ; les gens aimaient ça. Il le reposa et leva la tête, pour voir où en était Callahan. Il écarquilla légèrement les yeux en voyant le Père entrer dans une grande pièce remplie de livres et de ce qu’Eddie appelait des Magda-zines… Roland ne savait toujours pas qui était cette Magda, ni pourquoi on en écrivait autant à son sujet.
Il s’empara d’un autre livre, dont la couverture le fit sourire. Il y avait une église, avec un coucher de soleil rouge, derrière. L’église ressemblait vaguement à Notre-Dame de la Sérénité. Il l’ouvrit et le feuilleta. Tout un delah de mots, mais il n’en déchiffrait qu’un sur trois, au mieux. Aucune image. Il était sur le point de le reposer quand quelque chose lui attira l’œil. Lui sauta littéralement aux yeux. Pendant un instant, Roland s’arrêta de respirer.
Il recula, devenu insensible au carillon du vaadasch, à la grande salle pleine de livres dans laquelle se trouvait Callahan. Il se mit à lire le livre avec cette église en couverture. Il essaya, du moins. Les mots dansaient follement devant ses yeux, et il n’était pas certain. Pas tout à fait. Mais, par les dieux ! Si ce qu’il croyait voir était bien…
Son intuition lui dit que c’était une clé. Mais pour quelle porte ?
Il n’en savait rien, et ne pouvait en déchiffrer assez pour le savoir. Mais entre ses mains, le livre semblait presque vibrer. Roland se dit que ce livre était peut-être comme la rose…
… mais il y avait aussi des roses noires.
— Roland, je l’ai trouvé ! C’est une petite ville dans le centre du Maine, qui s’appelle East Stoneham, à une soixantaine de kilomètres de Portland, et…
Il s’arrêta et observa attentivement le Pistolero.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Le carillon, répondit précipitamment Roland. Même avec les balles dans mes oreilles, il est passé à travers.
La porte s’était refermée et le carillon s’était tu, mais les voix étaient toujours là. Le père de Callahan était en train de demander à Donnie si les magazines qu’il avait trouvés sous son lit étaient vraiment dignes d’un bon petit catholique. Et si sa mère les avait trouvés ? Et quand Roland suggéra de quitter la grotte, Callahan en fut ravi. Il ne se rappelait que trop bien cette conversation avec son père. Ils avaient fini à prier tous les deux au pied de son lit, et les trois Playboy avaient atterri dans l’incinérateur derrière la maison.
Roland remit la boîte sculptée dans son sac rose et le cacha une nouvelle fois derrière la malle de livres précieux de Tower. Il avait déjà rangé le livre avec l’église en couverture, mais dans le sens contraire des autres, afin de pouvoir le retrouver facilement.
Ils sortirent et se tinrent là, côte à côte, respirant l’air frais à pleins poumons.
— Vous êtes sûr que ce n’est que le carillon ? demanda Callahan. On dirait que vous venez de voir un fantôme.
— Le carillon vaadasch est pire que la vision d’un fantôme, répondit Roland.
Ce qui était peut-être vrai, ou peut-être pas, mais la réponse eut l’air de satisfaire Callahan. Tandis qu’ils reprenaient leur route, Roland se remémora la promesse qu’il avait faite aux autres, et surtout à lui-même : plus de secrets au sein du tet. Avec quelle promptitude il s’était retrouvé prêt à trahir cette promesse ! Mais il sentait qu’il avait raison de le faire. Il avait reconnu au moins certains des noms apparaissant dans ce livre. Les autres en reconnaîtraient, eux aussi. Plus tard, il faudrait le leur dire, si ce livre se révélait aussi capital pour eux qu’il le pensait. Mais dans l’immédiat, cela ne ferait que les distraire de leur tâche imminente, affronter les Loups. S’ils pouvaient gagner cette bataille, alors peut-être…
— Roland, vous êtes vraiment certain que ça va ?
— Oui.
Le Pistolero donna à Callahan une claque sur l’épaule. Les autres pourraient lire le livre, et ce faisant, ils découvriraient sa signification. Peut-être l’histoire dans ce livre n’était-elle qu’une histoire… mais comment était-ce possible, quand…
— Père ?
— Oui, Roland.
— Un roman, c’est une histoire, n’est-ce pas ? Une histoire inventée ?
— Oui, une longue histoire.
— Mais c’est de l’invention ?
— Oui, c’est le sens de la fiction. C’est de l’invention.
Roland médita cette réflexion. Charlie le Tchou-tchou était aussi le fruit de l’invention, pourtant, par bien d’autres aspects, il était bien réel. Et le nom de l’auteur avait changé. Il existait d’autres mondes, de nombreux mondes, tous reliés ensemble par la Tour. Peut-être que…
Non, pas encore. Il ne fallait pas penser à tout ça maintenant.