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— Parlez-moi de cette ville où sont allés Tower et son ami, demanda-t-il.

— Je ne peux pas vous en dire grand-chose, en fait. J’ai trouvé son nom dans l’annuaire du Maine, voilà tout. Sur une carte de répartition géographique des codes postaux, qui montrait où elle se situait.

— Bien, c’est très bien.

— Roland, ça va aller ?

Calla, pensa Roland. Callahan. Il se força à sourire. Il se força à donner une nouvelle claque sur l’épaule de Callahan.

— Tout va bien. Maintenant, retournons en ville.

CHAPITRE 5

Le conseil des folken

1

De toute sa vie, jamais Tian Jaffords n’avait eu aussi peur que tandis qu’il se tenait sur la scène du Pavillon, balayant du regard les folken de Calla Bryn Sturgis. Il avait beau savoir qu’ils n’étaient sans doute pas plus de cinq cents réunis là — six cents tout au plus —, pour lui ils paraissaient une multitude, et leur silence tendu le troublait. Il regarda sa femme, espérant y puiser un peu de réconfort, mais il n’en fut rien. Le visage de Zalia était sombre et émacié, elle avait les traits tirés, les traits d’une vieille et non pas ceux d’une femme encore en âge d’avoir des enfants.

Le spectacle de cette fin d’après-midi ne fit rien pour l’aider à retrouver son calme. Au-dessus d’eux, le ciel était d’un bleu limpide et immaculé, mais il faisait bien trop sombre, pour cinq heures du soir. Au sud-ouest s’amoncelait un gigantesque banc de nuages, derrière lequel le soleil s’était caché, au moment même où Tian montait les marches de l’estrade. C’était le genre de temps que son Gran-Pere appelait « sinistreux » ; un temps de sombre augure, grand merci. Les ténèbres constantes de Tonnefoudre se zébraient parfois d’éclairs, comme de gigantesques lampes à étincelles.

Si j’avais su qu’on en arriverait là, je n’aurais jamais mis tout ça en route, se dit-il, affolé. Et cette fois-ci, il n’y aura pas de Père Callahan pour me tirer d’affaire. Pourtant Callahan était présent, près de Roland et de ses nouveaux amis — ceux avec les durs calibres —, les bras croisés sur sa chemise noire à col relevé et sa croix de l’Homme Jésus par-dessus.

Il s’exhorta à ne pas faire l’idiot, se répéta que Callahan l’aiderait cette fois encore, et que les habitants du Monde de l’Extérieur l’aideraient, eux aussi. Ils étaient là pour ça. Leur code d’honneur exigeait qu’ils portent secours, même au prix de leur propre vie, et au prix de la quête qu’ils poursuivaient. Il se dit que tout ce qu’il avait à faire, c’était d’annoncer Roland, et que Roland monterait sur scène. Une fois déjà, le Pistolero s’était tenu sur cette scène, il avait dansé le commala et gagné leurs cœurs à tous. Tian doutait-il qu’il les gagnerait de nouveau ? En vérité, il n’en doutait pas. Ce qu’il craignait au fond de lui, c’est que cette fois il exécute une danse de mort, au lieu d’une danse de vie. Parce que c’était la mort, l’affaire de cet homme et de ses amis ; la mort était leur pain et leur vin. C’était le sorbet qu’ils prenaient en fin de repas, pour se rincer le palais. Lors de cette première réunion — était-ce vraiment il y avait moins d’un mois ? — Tian s’était exprimé par colère et par désespoir, mais un mois suffisait largement, pour évaluer le prix à payer. Et si tout ça n’était qu’une erreur ? Et si les Loups brûlaient La Calla tout entière avec leurs lumitriques, qu’ils emmenaient les enfants qu’ils voulaient, et qu’ils exterminaient tous les autres — jeunes, vieux, les autres — avec leurs boules de mort sifflantes ?

Ils étaient tous là, debout, à attendre qu’il prenne la parole, toute La Calla réunie. Les Eisenhart, les Overholser, les Javier et les Took (même si ces derniers n’avaient plus de jumeaux en âge d’être emmenés par les Loups, si fait-non, quelle chance ils avaient, ces Took) ; Telford, au milieu des hommes, et sa femme grassouillette mais au visage dur, du côté des femmes. Les Strong, les Rossiter, les Slightman, les Hand, les Rosario et les Posella. Les Manni, une fois de plus agglutinés ensemble comme une tache d’encre sombre, autour de Henchick, leur patriarche, secondé par le jeune Cantab, que les enfants aimaient tellement. Andy, l’autre chouchou des gosses, se tenait un peu à l’écart, ses poings métalliques sur les hanches et ses yeux bleus électriques jetant des éclairs dans la semi-pénombre. Les Sœurs d’Oriza, collées ensemble comme des moineaux sur une barrière (et sa propre femme, dans leur assemblée) ; et les cow-boys, les ouvriers agricoles, les journaliers, et même le vieux Bernardo, le soûlard de la ville.

À la droite de Tian, ceux qui avaient porté la plume traînaient les pieds, mal à l’aise. Dans des circonstances normales, une paire de jumeaux était largement suffisante pour porter la plume d’opopanax ; la plupart du temps, les gens savaient bien en avance ce qui se préparait, et ce n’était qu’une formalité. Mais cette fois (c’était l’idée de Margaret Eisenhart), trois paires de jumeaux avaient porté la plume sacrée ensemble, de ferme en ranch, dans un bucka conduit par Cantab, qui restait assis à l’avant, silencieux contrairement à son habitude, menant une paire de mules brunes qui se débrouillaient très bien sans lui. Les plus vieux jumeaux, âgés de vingt-trois ans, étaient les enfants Haggengood, nés l’année de la dernière rafle des Loups (et marqués du sceau du péché pour la plupart des folken, bien que ne rechignant pas à l’ouvrage, grand merci). Puis c’était au tour des jumeaux Tavery, ces cartographes magnifiques qui habitaient la ville. Puis venaient Heddon et Hedda, les plus jeunes (bien que les aînés de Tian). Et c’est Hedda qui lui donna la force de continuer. Tian croisa son regard et vit que sa bonne fille (avec son visage sans charme) avait ressenti l’effroi de son père et qu’elle était elle-même au bord des larmes.

Eddie et Jake n’étaient pas les seuls à entendre des voix dans leurs têtes. Tian entendait en ce moment même celle de son Gran-Pere. Pas de Jamie tel qu’il était maintenant, ne tenant plus sur ses jambes et quasiment édenté, mais tel qu’il était vingt ans auparavant : déjà vieux, mais capable de vous bottiner sur la Route du Fleuve si vous vous montriez insolent ou que vous traînassiez dans la montée. Le Jamie Jaffords qui avait tenu tête aux Loups. Tian en avait parfois douté, mais il n’en doutait plus aujourd’hui. Parce que Roland le croyait.

Haldi, alors ! grogna la voix rageuse dans sa tête. Qu’est que’est, qui t’ietient comme ça, à t’rouler dans la farine, à faire l’fainéant ? C’est pos grand-chose, d’dire son nom et d’s’mett’ de côté, pas vlai ? Et t’as qu’à l’laisser s’déblouiller du reste, pou’l’bon ou pou’l’nis.

Pourtant Tian prit encore un moment pour contempler la foule réunie, cernée par les flambeaux qui ce soir ne variaient pas — car ce n’était pas la fête — mais brûlaient d’un orange constant. Parce qu’il voulait dire quelque chose, peut-être même avait-il besoin de dire quelque chose. Ne serait-ce que pour reconnaître qu’il était en partie responsable de tout ça. Pour le meilleur ou pour le nis.

Dans les ténèbres de l’est, les éclairs explosaient en silence.

Roland, debout les bras croisés comme le Père, vit le regard de Tian et hocha légèrement la tête. Même à la lueur chaleureuse des flambeaux, le regard bleu du Pistolero était froid. Presque aussi froid que celui d’Andy. Pourtant, ce fut l’encouragement dont Tian avait besoin.