Il prit la plume et la brandit devant lui. Même la respiration de la foule sembla s’arrêter. Quelque part dans les terres, un rouilleau se mit à croasser, comme pour retarder la nuit.
— Il n’y a pas si longtemps, je me suis tenu devant vous, là-bas, dans cette Salle du Conseil, pour vous dire ce que je crois, dit Tian. Que quand les Loups viennent, ils ne nous prennent pas seulement nos enfants, mais notre cœur et notre âme. Chaque fois que nous restons là à les regarder nous voler, l’entaille se fait plus profonde. Et si on prélève la sève d’un arbre, il finit par mourir. En faisant pareil à une ville, on la tue, elle aussi.
La voix de Rosalita Munoz, qui n’avait pas eu d’enfants, résonna dans la semi-pénombre avec une férocité limpide :
— Tu dis vrai ! Grand merci ! Écoutez-le, folken ! Écoutez-le bien !
« Écoutez-le, écoutez-le, écoutez-le bien », monta de la foule.
— Ce soir-là, le Père s’est levé et nous a dit qu’il y avait des pistoleros venant du nord-ouest, qui traversaient l’Entre-Forêt, le long du Sentier du Rayon. Certains se sont moqués de lui, pourtant le Père disait vrai.
— Grand merci, répondirent-ils. Le Père disait vrai.
— Loué soit Jésus ! Louée soit Marie, mère de Dieu ! s’écria une femme.
— Depuis ce jour, ils sont parmi nous. Et tous ceux qui ont voulu leur parler ont pu le faire. Ils n’ont rien promis d’autre que de nous aider…
— Puis de repartir, en laissant la désolation derrière eux, si on est assez bête pour permettre ça ! rugit Eben Took.
La foule fut secouée d’un sursaut d’effroi. Lorsqu’il fut apaisé, Wayne Overholser prit la parole :
— La ferme, espèce de grande bouche.
Took se retourna pour regarder Overholser, le gros fermier de La Calla et son meilleur client, avec un air de surprise ébahie.
Tian poursuivit :
— Leur dinh est Roland Deschain, de Gilead.
Ils le savaient déjà, mais le fait de mentionner ces noms de légende ne manquait pas de provoquer un murmure grave, presque un gémissement. Du Monde de l’Intérieur qui-fut. Voulez-vous l’entendre ? Que dites-vous, folken ?
La réponse monta en un seul cri :
— Écoutez-le ! Nous voulons l’écouter jusqu’au dernier mot ! Écoutez-le bien, grand merci !
S’ensuivit un roulement sourd que Tian n’identifia pas tout de suite. Puis il le reconnut et sourit. C’était le bruit des bottillonnes martelant non pas le plancher du Pavillon, mais l’herbe de Dame Riza.
Tian tendit la main. Roland s’avança. Le martèlement se fit plus puissant. Les femmes s’étaient jointes aux hommes, faisant de leur mieux dans leurs chaussures de ville. Roland monta les marches. Tian lui donna la plume et quitta la scène, prenant Hedda par la main et faisant signe aux autres jumeaux de passer devant eux. Roland resta debout, la plume devant lui, en tenant la tige antique et laquée de sa main qui n’avait plus que huit doigts. Le martèlement finit par s’apaiser. Les flambeaux grésillaient et crépitaient, illuminant les visages levés des folken, dévoilant leur peur et leur espérance ; les révélant sans aucune équivoque. Le rouilleau poussa un nouveau cri, puis se tut. Vers l’est, les éclairs tranchaient dans le noir.
Le Pistolero se tenait face à eux.
Pendant ce qui sembla une éternité, il ne fit que les regarder. Dans chaque œil embué et effrayé, il lisait la même chose. Pour l’avoir vu maintes fois par le passé, il n’eut aucun de mal à déchiffrer le message. Ces gens avaient faim. Ils auraient bien volontiers acheté à manger, pour remplir leurs ventres insatiables. Il se remémora le vendeur de tartes qui parcourait les rues de la basse ville, à Gilead, pendant les jours de canicule, et sa mère qui l’appelait seppe-sai, parce que ses tartes rendaient parfois les gens malades. Seppe-sai signifiait marchand de mort.
Si fait, se dit-il. Mais mes amis et moi ne faisons pas payer.
À cette idée, son visage s’illumina d’un sourire. Il effaça des années entières de son visage taillé à la serpe, et un soupir de soulagement anxieux monta de la foule. Il commença comme il l’avait fait auparavant :
— Quelle heureuse rencontre que la nôtre, à La Calla. Écoutez-moi, je vous prie.
Silence.
— Vous vous êtes ouverts à nous. Nous nous sommes ouverts à vous. N’en est-il pas ainsi ?
— Si fait, pistolero ! cria Vaughn Eisenhart. C’est ainsi !
— Nous voyez-vous pour ce que nous sommes, et acceptez-vous ce que nous faisons ?
Cette fois, c’est Henchick, des Manni, qui répondit.
— Si fait, Roland, par le Livre, et grand merci. Tu es de la lignée d’Eld, le Blanc vient mettre en déroute le Noir.
La foule poussa un long soupir. Quelque part près du fond, une femme se mit à sangloter.
— Folken de La Calla, nous demandez-vous assistance et secours ?
Eddie se raidit. Au cours des semaines qu’ils avaient passées à La Calla, cette question avait été posée à beaucoup d’entre eux, individuellement, mais il trouvait extrêmement risqué de la poser dans ces circonstances. Et s’ils disaient non ?
Il fallut moins d’une seconde à Eddie pour comprendre qu’il s’était inquiété pour rien. En jaugeant ainsi son public, Roland se montrait aussi habile qu’à l’accoutumée. Certains répondirent bel et bien non — un petit nombre de Haycox, un groupe de Took et une poignée de Telford menaient le camp des opposants —, mais l’immense majorité des folken hurla un SI FAIT, GRAND MERCI chaleureux et immédiat. Quelques autres — parmi lesquels Overholser était le plus important — ne se prononcèrent pas. Eddie considérait que, dans la plupart des situations, c’était la décision la plus sage. La décision la plus politique, en tout cas. Mais ici, on n’était pas dans la plupart des situations. C’était le plus grand choix auquel seraient sans doute confrontés ces gens, de toute leur vie. Si le Ka-Tet de Dix-neuf triomphait des Loups, les habitants de cette ville se rappelleraient qui avait dit non, et qui ne s’était pas prononcé. Il se demanda au passage si Wayne Dale Overholser serait toujours le gros fermier de cette région, dans un an.
Mais c’est alors que Roland ouvrit la palabre, et Eddie concentra toute son attention sur lui. Son attention pleine d’admiration. Avec l’enfance qu’il avait eue, Eddie était habitué à entendre des flopées de mensonges. Il en avait raconté beaucoup lui-même, dont certains excellents. Mais lorsque Roland eut atteint le milieu de son laïus, Eddie se rendit compte que jamais auparavant il ne s’était trouvé en présence d’un tel génie du mensonge. Jamais jusqu’à ce soir, à Calla Bryn Sturgis. Et…
Et ils gobaient la moindre de ses paroles.
— La dernière fois que je me suis trouvé en face de vous sur cette scène, commença Roland, j’ai dansé le commala. Ce soir…
George Telford l’interrompit. Il était trop mielleux au goût d’Eddie, et beaucoup trop rusé, mais il ne put nier que l’homme avait du courage, de lever ainsi la voix, contre l’opinion générale.
— Si fait, on s’en souvient, vous l’avez bien dansé ! Comment dansez-vous la mortata, Roland, c’est ce que je me demande, je vous prie.
Un murmure de désapprobation traversa la foule.
— Peu importe comment je la danse, dit Roland, pas du tout désarçonné, car je ne danserai plus à La Calla. Nous avons du travail qui nous attend dans cette ville, moi et les miens. Vous nous avez accueillis, et nous vous disons grand merci. Vous nous avez sollicités, vous avez demandé assistance et secours, à présent je vous demande donc de m’écouter très attentivement. Dans moins d’une semaine arriveront les Loups.