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Il y eut un soupir. Le temps était peut-être devenu glissant, mais même ces folken, dans toute leur simplicité, pouvaient toujours mesurer ce que cinq jours représentaient.

— Le soir qui précédera leur arrivée, je veux que soient réunis ici tous les enfants jumeaux de moins de dix-sept ans, dit Roland en pointant le doigt vers la gauche, où les Sœurs d’Oriza avaient monté une tente.

Il y avait bon nombre d’enfants présents, ce soir, mais aucun de la centaine qui se trouvait en danger. Les plus grands avaient pour responsabilité de s’occuper des plus petits pendant toute la durée du conseil, et l’une ou l’autre des Sœurs allait fréquemment vérifier que tout se passait bien.

— On ne pourra pas tous les faire tenir dans cette tente, Roland, dit Ben Slightman.

Roland sourit.

— Mais dans une plus grande, si, Ben, et je crois savoir que les Sœurs peuvent en trouver une.

— Si fait, et nous leur ferons un repas qu’ils n’oublieront pas de sitôt ! lança courageusement Margaret Eisenhart.

Des rires bon enfant accueillirent sa proposition, puis se turent. Dans la salle, beaucoup se disaient sans doute que, si les Loups finissaient par l’emporter, la moitié des enfants qui auraient passé la Veille des Loups sur la Pelouse ne se rappelleraient pas leur propre nom une semaine ou deux plus tard, encore moins ce qu’ils avaient mangé.

— Je les ferai coucher sur place, afin de pouvoir les emmener aux premières lueurs de l’aube. D’après ce qu’on m’a dit, il n’y a aucun moyen de savoir si les Loups viendront tôt, tard, ou au milieu de la journée. Nous aurions vraiment l’air idiots s’ils devaient débarquer au point du jour, et les trouver tous là, à découvert.

— Qu’est-ce qui les empêche de venir un jour en avance ? demanda Eben Took d’un ton brutal. Ou à minuit, le soir que vous appelez la Veille des Loups ?

— Ils ne peuvent pas, dit simplement Roland.

Et, s’ils s’appuyaient sur le témoignage de Jamie Jaffords, ils étaient pratiquement certains de pouvoir compter là-dessus. L’histoire du vieux bonhomme lui donnait des raisons de laisser Andy et Ben Slightman en liberté pendant les cinq jours à venir.

— Ils viennent de loin, et ne font pas tout le voyage à cheval. Leur horaire est fixé longtemps à l’avance.

— Qu’est-ce que vous en savez ? demanda Louis Haycox.

— Il vaut sans doute mieux que je ne dise rien, répondit Roland. Peut-être les Loups ont-ils de longues oreilles.

Un silence songeur accueillit cette hypothèse.

— Le même soir, celui de la Veille des Loups, je ferai venir une douzaine de buckas, les plus gros de La Calla, pour emmener les enfants au nord de la ville. C’est moi qui désignerai les conducteurs. Il faudra aussi du monde pour s’occuper des enfants, et rester avec eux, le moment venu. Et pas la peine de me demander où nous les emmènerons. Il vaut mieux ne pas discuter de ça maintenant.

Bien sûr, la plupart d’entre eux pensaient déjà savoir très bien où les enfants seraient emmenés : à la Vieille Gloria. La rumeur se répandait avec une facilité déconcertante, comme Roland le savait. Ben Slightman croyait que ce serait un peu plus loin — à la Plume-Rouge Deux, au sud de la Gloria —, mais ce n’était pas plus mal.

— Ne l’écoutez pas, folken, je vous prie ! brailla George Telford. Et si vous l’écoutez, pour votre âme et la vie de cette ville, ne le faites pas ! Tout ce qu’il raconte n’est que folie ! Nous avons déjà essayé de cacher nos enfants, par le passé, et ça ne marche pas ! Et même si ça marchait, ils viendraient quand même et ils brûleraient la ville rien que par vengeance, ils brûleraient tout…

— Silence, espèce de lâche.

C’était Henchick, la voix dure comme un claquement de fouet.

Telford aurait bien continué, mais son fils aîné lui prit le bras et l’exhorta à se taire. C’était aussi bien. Le martèlement des bottillonnes avait repris. Telford jeta à Eisenhart un regard incrédule, sa pensée aussi limpide que s’il la lui avait criée au visage : Ne me dis pas que tu fais partie de ce plan de fou, ce n’est pas possible !

Le gros fermier secoua la tête.

— Pas la peine de me regarder comme ça, George. Je suis aux côtés de ma femme, et elle est du côté d’Eld.

Des applaudissements accueillirent sa réponse. Roland attendit le retour au silence.

— Telford dit vrai. Les Loups sauront probablement où les enfants auront été cloîtrés. Et quand ils viendront, mon ka-tet les attendra de pied ferme. Ce ne sera pas la première fois que nous serons confrontés à des créatures de leur espèce.

Il y eut des grondements d’approbation. Le martèlement redoubla. Des applaudissements prirent le relais, en rythme. Telford et Eben Took regardaient autour d’eux, les yeux écarquillés, comme s’ils découvraient qu’ils s’étaient réveillés dans un asile de fous.

Quand le Pavillon fut de nouveau silencieux, Roland reprit la parole.

— Certaines de la ville ont accepté de se joindre à nous, des folka avec de bonnes armes. Mais vous n’avez pas à en savoir plus pour l’instant, là non plus.

Mais bien évidemment, la communication féminine informa ceux qui ne savaient pas encore de l’implication des Sœurs d’Oriza. Eddie s’émerveilla une nouvelle fois de la maestria avec laquelle Roland les menait — sa technique n’avait rien de cozé. Il adressa un regard à Susannah, qui roula des yeux ronds et lui décocha un sourire. Mais la main qu’elle posa sur son bras était froide. Elle voulait que ça se termine. Eddie savait exactement ce qu’elle ressentait.

Telford fit une toute dernière tentative.

— Écoutez-moi, vous tous ! Tout ça a déjà été essayé avant !

C’est Jake Chambers qui répondit.

— Mais ça n’a pas été essayé par des pistoleros, sai Telford.

L’intervention de Jake suscita de grands cris d’approbation. Il y eut des martèlements de pieds et des applaudissements. Roland dut finalement lever les mains pour apaiser le chahut.

— Les Loups iront en majorité là où ils croient que seront les enfants, et c’est là que nous les piégerons. Des groupes moins importants iront peut-être attaquer les fermes ou les ranchs. Certains pénétreront peut-être en ville. Et si fait, il y aura sans doute des bâtiments brûlés.

Ils écoutèrent en silence et avec respect, hochant la tête, et arrivèrent avant lui à l’étape suivante. Comme ils l’avaient espéré.

— On peut remplacer un bâtiment brûlé. Pas un enfant crâné.

— Si fait, dit Rosalita. Ni un cœur crâné.

Il y eut des murmures, surtout de la part des femmes. À Calla Bryn Sturgis (comme à peu partout ailleurs), les hommes en état de sobriété n’aimaient pas parler de ce qu’ils avaient dans le cœur.

— Maintenant écoutez-moi, car voici ce que je peux encore vous dire. Nous savons exactement ce que sont les Loups. Jamie Jaffords nous a confirmé ce que nous soupçonnions déjà.

Des murmures de surprise s’élevèrent de l’audience. Les têtes se tournèrent. Debout à côté de son petit-fils, Jamie réussit à redresser son dos courbé et à sortir son torse affaissé. Eddie espérait juste que ce vieux busard saurait rester calme pour ce qui suivrait. S’il s’embrouillait et se mettait à contredire le récit de Roland, la tâche deviendrait soudain beaucoup plus difficile pour eux. Au minimum, il leur faudrait déjà intercepter Andy et Ben Slightman au plus vite. Et si Finli O’Tiego — cette voix à qui Slightman faisait son rapport, au Dogan — n’avait pas de nouvelles de ces deux-là avant le jour des Loups, il y aurait des soupçons. Eddie sentit bouger la main posée sur son bras. Susannah venait de croiser les doigts.