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— Ce ne sont pas des créatures vivantes, sous ces masques, leur dit Roland. Les Loups sont les serviteurs morts-vivants des vampires qui règnent à Tonnefoudre.

Un murmure d’effroi accueillit ce petit boniment savamment préparé.

— Ce sont ce que mes amis Eddie, Susannah et Jake appellent des zombies. On ne peut pas les tuer avec un arc, un bah ou par balle, à moins de les frapper au cerveau ou en plein cœur.

Roland se frappa le torse, pour faire bonne mesure.

— Et bien sûr, au cours de leurs rafles, ils viennent protégés par de lourdes armures, sous leurs vêtements.

Henchick hochait la tête. Plusieurs autres hommes et femmes plus âgés — des folken qui se rappelaient bien la venue des Loups, non pas une, mais deux fois — faisaient de même.

— Ça explique beaucoup de choses, dit-il. Mais comment…

— Les frapper au cerveau est au-delà de nos capacités, à cause des casques qu’ils portent sous leurs capuches, dit Roland. Mais nous avons vu de telles créatures, à Lud. Ç’est là qu’est leur faiblesse.

Il se frappa de nouveau la poitrine.

— Les morts-vivants ne respirent pas, mais ils ont une sorte de branchie au-dessus du cœur. S’ils la recouvrent de leur armure, ils meurent. C’est là que nous les frapperons.

Un bourdonnement de conversation à voix basse accueillit cette nouvelle. Et c’est alors que s’éleva la voix du Gran-Pere, stridente et surexcitée :

— C’est vlai, c’qui dit, pasque Molly Doolin l’a-t-y pas flappé là ’vec s’plat, et qu’l’était pas mort et qu’pou’tant c’te cléture s’est ’ffondrée !

La main de Susannah serra le bras d’Eddie, assez fort pour qu’il sentît ses ongles courts lui rentrer dans la chair, mais quand il se tourna vers elle, il constata qu’elle souriait malgré elle. Il aperçut la même expression sur le visage de Jake. T’as pas mal de gâche au moment crucial, vieux bonhomme, pensa Eddie. Désolé d’avoir douté de toi. Attends un peu qu’Andy et Ben Slightman passent la rivière pour aller rapporter ces joyeuses conneries en haut lieu ! Il avait demandé à Roland s’ils (ce « ils » sans visages était incarné par celui qui se faisait appeler Finli O’Tiego) croiraient des inepties pareilles. Ils font des rafles de ce côté de la Whye depuis plus de cent ans et n’ont jamais perdu qu’un seul guerrier, avait répondu Roland. Je pense qu’ils croiraient n’importe quoi. C’est leur condescendance, leur vrai point faible.

— Amenez vos jumeaux ici à sept heures du soir, la Veille des Loups, poursuivit Roland. Il y aura ces dames — les Sœurs d’Oriza, vous intuitez — avec des ardoises de listes. Elles cocheront les noms de toutes les paires, à leur arrivée. J’espère trouver chaque nom barré avant neuf heures.

— Vous tir’rez pas un trait su’les miens ! cria une voix en colère, à l’arrière de la foule.

Celui qui avait ainsi crié écarta plusieurs personnes de son passage et alla se planter à côté de Jake. C’était un petit homme courtaud, qui avait une petite rizière, plus loin, au sud. Roland parcourut les pièces en désordre de sa mémoire récente (en désordre, certes, mais il ne jetait jamais rien) et finit par y trouver un nom : Neil Faraday. Un des rares à n’avoir pas été chez lui quand Roland et son ka-tet lui avaient rendu visite… pas chez lui pour eux, en tout cas. Un gros travailleur, à en croire Tian. Et un plus gros buveur encore, à en croire les cernes violets sous ses yeux et l’entrelacs de veines violacées sur chacune de ses joues. Et débraillé, beaucoup-beaucoup. Pourtant, Telford et Took lui adressèrent un regard reconnaissant et surpris. Un troisième homme sain d’esprit à l’asile, disait ce regard. Dieux merci.

— Vont prend’babés quand mêm’, et breuler c’te fouteue vill’, lança-t-il avec un accent qui rendait le sens de ses paroles quasiment incompréhensible. Vont prend’un chaqu’pair, m’en laiss’ra troè, et j’m’en fous si i’val’pas tripett’, mon howgan, si, lui !

Faraday balaya l’assistance d’un regard sardonique et chargé de dédain.

— Qui’vous croment et soyez meudits ! Bande de cons !

Il se fondit de nouveau dans la foule, laissant derrière lui un grand nombre de gens visiblement secoués et pensifs. Il avait fait plus de dégâts sur le moral de la foule avec sa tirade méprisante et (pour Eddie, au moins) incompréhensible que Telford et Took réunis.

Il est peut-être fauché comme les blés, mais quelque chose me dit qu’il n’aura aucun mal à obtenir crédit chez Took, pendant au moins un an, pensa Eddie. Si l’épicerie est toujours debout, bien évidemment.

— Sai Faraday a le droit d’avoir son propre avis, mais j’espère qu’il en changera dans les quelques jours à venir, dit Roland. Et j’espère que vous autres, vous l’aiderez à en changer. Parce que dans le cas contraire, ce ne sont probablement pas trois enfants qui lui resteront, mais aucun.

Il éleva la voix et l’orienta vers Faraday, qui lui jetait un regard noir.

— Et alors il verra comment s’en sortir, de ses labours, avec seulement deux mules et une femme pour l’aider.

Telford s’avança jusque devant l’estrade, le visage écarlate de rage.

— Vous ne renoncez donc à rien pour gagner la dispute, espèce de ladre ? Vous ne reculez donc devant aucun mensonge ?

— Je ne mens pas et je n’affirme rien avec certitude, répondit Roland. Si j’ai donné à quiconque l’impression que je connaissais toutes les réponses, alors qu’il y a moins d’une saison, je ne soupçonnais même pas l’existence des Loups, alors j’implore votre pardon. Mais permettez que je vous raconte une histoire, avant de vous souhaiter bonne nuit. Quand j’étais jeune, à Gilead, avant la venue de l’Homme Bon et le grand incendie qui ravagea tout, il y avait une pépinière, à l’est de la Baronnie.

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire, d’élever des arbres ? demanda quelqu’un, d’un ton moqueur.

Roland sourit et acquiesça.

— Peut-être pas des arbres ordinaires, ni même des arbres de fer, mais des florus, un bois extrêmement léger, et pourtant très résistant. Le meilleur bois qu’on ait jamais vu, pour les bateaux. Si on en coupe un morceau très fin, il flotte quasiment dans l’air. On les faisait pousser sur plus d’un millier d’acres, dix mille arbres de florus, bien alignés, tous entretenus par le forestier de la Baronnie. Et la règle, qui ne fut jamais transgressée, était la suivante : prends-en deux, fais-en repousser trois.

— Si fait, dit Eisenhart. C’est presque la même chose avec le bétail, et avec celui de bon aloi, on recommande d’en garder quatre, pour chaque tête qu’on vend ou qu’on abat. Peu de gens peuvent se le permettre.

Roland parcourut la foule du regard.