Выбрать главу

— Durant l’été, l’année de mes dix ans, un fléau s’est abattu sur la pépinière de florus. Des araignées ont tissé leurs toiles blanches au sommet de certains arbres, et ceux-là pourrissaient de la cime jusqu’aux racines, ou finissaient par tomber sous leur propre poids. Le forestier vit ce qui se passait et ordonna qu’on fît abattre immédiatement tous les arbres indemnes. Pour sauver le bois tant qu’on pouvait l’utiliser, vous voyez ? Il n’était plus question d’en prendre deux et d’en replanter trois, parce que la règle en elle-même n’avait plus aucun sens.

L’été suivant, les florus qui s’étendaient à l’est de Gilead avaient tous disparu.

Un silence total régnait parmi les folken. Le jour finissant s’était fondu en un crépuscule précoce. Les flambeaux sifflaient. Pas un œil ne quittait le visage du Pistolero.

— Ici, à La Calla, les Loups cultivent des bébés. Et ils n’ont même pas besoin de les planter, parce que — écoutez-moi — c’est comme ça que ça marche, avec les hommes et les femmes. Même les enfants le savent. « Papa a pas fait l’fada, quand il plante le riz commala, Maman sait quoi faire, voilà. »

Murmure parmi les folken.

— Les Loups prennent, puis attendent. Ils prennent… puis ils attendent. Ça leur a réussi, jusqu’ici, parce que les hommes et les femmes replantent toujours de nouveaux bébés, peu importe ce qu’il advient. Mais voilà qu’arrive quelque chose de nouveau. Voilà qu’arrive le fléau.

Took le prit de vitesse :

— Si fait, vous dites vrai, z’êtes un fléau, vous et vos…

Quelqu’un lui donna une claque sur la tête, faisant tomber son chapeau. Eben Took fit volte-face, chercha le coupable, et se trouva face à cinquante visages hostiles. Il ramassa son chapeau, le serra contre la poitrine, et se tut.

— S’ils voient que l’élevage de bébés est fini pour eux, ici, reprit Roland, cette fois-ci ils ne prendront pas que les jumeaux ; cette fois-ci, ils prendront tous les enfants sur lesquels ils pourront mettre la main, tant qu’il est encore temps. Alors amenez aussi les petits, à sept heures. C’est le meilleur conseil que je puisse vous donner.

— Quel choix vous leur laissez ? demanda Telford, blême de peur et de rage.

Roland en avait vraiment assez de lui. Il lui répondit en criant, et l’éclat soudain de ses yeux bleus en feu fit basculer Telford en arrière.

— Aucun que vous ayez à faire, sai, car vos enfants sont adultes, comme tout le monde en ville le sait. Vous avez dit ce que vous aviez à dire. Pourquoi vous ne la fermeriez pas, maintenant ?

Un tonnerre d’applaudissements et un martèlement monstrueux de bottes répondit à Roland. Telford supporta les railleries et les huées aussi longtemps qu’il put, la tête rentrée dans les épaules, comme un taureau sur le point de charger. Puis il se retourna et se dégagea un passage jusqu’à la sortie, en bousculant tout le monde. Took le suivit. Quelques instants plus tard, ils avaient disparu. Peu de temps après, le conseil prit fin. Il n’y eut pas de vote. Roland ne leur donna pas d’alternative.

Non, se dit de nouveau Eddie en poussant le fauteuil de Susannah vers les rafraîchissements. Vraiment rien de cozé là-dedans.

5

Peu après, Roland accosta Ben Slightman. Le contremaître se tenait sous l’un des porte-flambeaux, tenant en équilibre entre ses mains une tasse de café et une assiette sur laquelle était posée une part de gâteau. Roland avait lui aussi du gâteau et du café. De l’autre côté de la pelouse, la tente des enfants était encore pour l’instant la tente des rafraîchissements. Une longue file d’attente serpentait à l’extérieur. On parlait bas et on riait peu. Plus près, Benny et Jake se lançaient une balle, laissant parfois Ote l’attraper à son tour. Le bafouilleux aboyait joyeusement, mais les garçons paraissaient aussi sombres que ceux qui attendaient dans la file.

— Vous avez bien parlé, ce soir, dit Slightman, en cognant doucement sa tasse à café contre celle de Roland.

— Vous le dites ?

— Si fait. Bien sûr, ils étaient prêts, comme vous le saviez, je n’en doute pas. Mais Faraday a dû vous prendre par surprise, et vous avez su déjouer ses intentions.

— Je n’ai fait que dire la vérité, rectifia Roland. Si les Loups perdent assez de leurs troupes, ils prendront ce qu’ils pourront et feront la part du feu. Les légendes ont la barbe qui pousse, et elle a bien le temps de pousser, en vingt-trois ans. Les folken de La Calla supposent qu’il y a des milliers de Loups, là-bas, à Tonnefoudre, peut-être même des millions, mais je ne crois pas que ce soit le cas.

Slightman le regardait avec une authentique fascination.

— Et pourquoi ?

— Parce que les choses se dégradent, dit simplement Roland. Je veux que vous me promettiez quelque chose.

Slightman le considéra d’un air méfiant. Les verres de ses lunettes miroitaient à la lueur des flambeaux.

— Si je le peux, Roland.

— Veillez bien à ce que votre garçon soit là à temps, dans quatre jours. Sa sœur est morte, mais je doute que cela cesse de faire de lui un jumeau, aux yeux des Loups. Il a très vraisemblablement ce qu’ils viennent chercher.

Slightman ne fit aucun effort pour dissimuler son soulagement.

— Si fait, il sera là. Je n’ai jamais eu d’autre intention.

— Bien. Et j’ai aussi un travail pour vous, si vous êtes prêt à le faire.

Le regard méfiant était de retour.

— Quel genre de travail ?

— J’ai commencé par penser que six personnes suffiraient, pour s’occuper des enfants pendant que nous combattrons les Loups. Et alors Rosalita m’a demandé ce qu’ils feraient, si les enfants prenaient peur et se mettaient à paniquer.

— Si fait, mais vous les aurez mis dans une grotte, pas vrai ? demanda Slightman, en baissant la voix. Des gosses ne peuvent pas courir bien loin, dans une grotte, même s’ils paniquent.

— Assez loin pour se cogner à un mur et s’ouvrir le crâne, ou pour tomber dans un trou dans le noir. Si l’un d’eux pique une crise à cause des cris, de la fumée et du feu, ils pourraient bien tous tomber dans un trou dans le noir. J’ai décidé de prendre dix personnes, pour surveiller les gosses. Je voudrais que vous soyez l’un d’entre eux.

— Roland, je suis flatté.

— C’est un oui ?

Slightman acquiesça.

Roland l’observa.

— Vous savez que si on perd, ceux qui gardent les enfants sont susceptibles de se faire tuer ?

— Si je pensais que vous alliez perdre, je ne serais jamais d’accord pour aller là-bas avec les enfants — il marqua une pause — ou pour vous envoyer le mien.

— Merci, Ben. Tu es un homme bon.

Slightman baissa encore la voix.

— Dans quelle mine allez-vous les mettre ? La Gloria ou la Plume-Rouge ?

Et, comme Roland ne répondait pas immédiatement :

— Bien sûr, je comprendrais, si vous préférez ne pas…

— Ce n’est pas ça, répondit Roland. C’est que nous n’avons pas encore décidé.

— Mais ce sera l’une ou l’autre ?

— Oh, si fait. Où, sinon ? fit Roland d’un air distrait, tout en se roulant une cigarette.

— Et vous essaierez de les surprendre par au-dessus ?

— Ça ne marcherait pas. L’angle n’est pas bon.

Il se tapota la poitrine, juste au-dessus du cœur.

— Il faut les frapper ici, rappelez-vous. Ailleurs… ça ne vaut rien. Même une balle qui traverserait l’armure ne ferait pas grand mal à un zombie.