— Peu importe, dit Callahan.
Soudain il se sentit mal à l’aise, comme si quelque chose avait mal tourné, de l’autre côté. Il jeta un œil par-dessus son épaule et ne vit que la porte, et la grotte, et Eddie assis là en tailleur, un livre sur les genoux.
— Vous avez quelqu’un aux fesses ? demanda la postière, le sourire aux lèvres.
Callahan lâcha un rire, qui lui parut forcé et stupide, mais la postière sembla ne rien remarquer.
— Si je voulais laisser un mot à Aaron Deepneau dans une enveloppe timbrée, est-ce que vous pourriez veiller à ce qu’il l’ait, quand il viendra ? Ou quand M. Tower viendra ?
— Oh, pas besoin d’acheter un timbre, dit-elle d’un ton rassurant. Je le ferai bien volontiers.
Oui, c’était bien comme à La Calla. Soudain il ressentit une grande tendresse pour cette femme. Beaucoup-beaucoup.
Callahan se rendit au comptoir près de la fenêtre (la porte eut comme une hésitation quand il se retourna) et il gribouilla un mot, commençant par se présenter comme un ami de l’homme qui avait aidé Tower lors de la visite de Jack Andolini. Il dit à Deepneau et à Tower de ne pas déplacer leur voiture, et de laisser des lumières allumées dans l’endroit où ils se trouvaient, puis de se rendre à proximité — dans une grange, un campement abandonné, ou même un cabanon. De le faire immédiatement. Laissez un mot avec des indications sur le lieu où vous êtes, sous le tapis de sol de votre voiture, côté conducteur, ou sous la marche du porche, à l’arrière de la maison, écrivit-il. Nous vous contacterons. Il espérait qu’il faisait ce qu’il fallait ; ils n’avaient pas poussé si loin la discussion, et il ne pensait pas avoir à faire lui-même le boulot d’agent secret. Il signa comme Roland le lui avait indiqué : Callahan, de la lignée d’Eld. Puis, malgré son malaise croissant, il ajouta une ligne, déchirant presque le papier en écrivant : Et que ce soit votre DERNIER passage par la poste. Comment peut-on être aussi stupide ???
Il mit le mot dans une enveloppe, la ferma et écrivit dessus AARON DEEPNEAU OU CALVIN TOWER, POSTE RESTANTE. Il l’apporta au comptoir.
— Je serai content d’acheter un timbre, lui répéta-t-il.
— Nope. Donnez-moi deux cents pour l’enveloppe et ça ira comme ça.
Il lui tendit la pièce de cinq cents qu’on lui avait rendue à l’épicerie, ramassa ses trois cents de monnaie, et se dirigea vers la porte. La porte normale.
— Bonne chance à vous, lança la postière.
Callahan tourna la tête vers elle et la remercia. Ce faisant, il aperçut la porte dérobée, toujours ouverte.
Mais il ne vit pas Eddie. Eddie était parti.
Sitôt sorti de la poste, Callahan se tourna de nouveau vers la porte. D’habitude, il ne pouvait pas faire ça, d’habitude elle tournait en même temps que lui comme sa partenaire de danse, mais elle semblait savoir à quel moment il était prêt à rentrer. Alors il pouvait lui faire face.
À la seconde où il fut de retour, il fut assailli par le carillon vaadasch, comme s’il gravait à l’eau-forte des motifs à la surface de son cerveau. Des entrailles de la grotte, sa mère s’écria :
— Dis donc, Donnie, tu es parti en laissant ce gentil garçon se suicider ! Il sera au purgatoire pour toujours, et c’est ta faute !
Callahan l’entendit à peine. Il se précipita à l’entrée de la grotte, avec toujours sous le bras le Press Herald qu’il avait acheté à l’épicerie d’East Stoneham. Il eut juste le temps de voir du coin de l’œil pourquoi la boîte ne s’était pas refermée, le laissant pour toujours prisonnier de l’autre côté, à East Stoneham, dans le Maine, aux alentours de 1977 : un gros livre était coincé dedans. Callahan eut même le temps d’en lire le titre, Quatre Nouvelles de Sherlock Holmes. Puis il bondit dehors, en plein soleil.
Au début, il ne vit rien d’autre que le rocher sur le sentier qui menait à l’entrée de la grotte, et il fut presque certain que sa mère avait dit vrai. Puis il tourna la tête à gauche et aperçut Eddie, à trois mètres environ, au bout d’un étroit chemin qui serpentait jusqu’au sommet, au-dessus du ravin. Sa chemise claquait autour de la crosse du gros revolver de Roland. Lui dont les traits étaient fins et malicieux avait le visage gonflé et une expression vide. C’était le visage hébété d’un guerrier en déroute. Ses cheveux voletaient autour de ses oreilles. Il vacilla vers l’avant… puis sa bouche se pinça et ses yeux reprirent soudain un peu de vie. Il se rattrapa à une saillie rocheuse et vacilla vers l’arrière.
Il se débat, pensa Callahan. Et je suis sûr qu’il mène le bon combat, mais il est en train de le perdre.
S’il appelait Eddie, il risquait de le faire tomber. Callahan le sentait avec son intuition de pistolero, toujours plus aiguisée et plus fiable en temps de crise. Au lieu de hurler, il bondit sur le sentier qui montait et arriva juste à temps pour attraper le bout de la chemise d’Eddie, tandis que ce dernier basculait de nouveau vers l’avant, cette fois après avoir lâché la saillie rocheuse et s’être porté la main sur les yeux, en un geste involontairement comique qui semblait dire : Adieu, monde cruel.
Si la chemise s’était déchirée, Eddie Dean aurait sans aucun doute raté la partie suivante du grand jeu du ka, mais peut-être que même les chemises de homespun fabriquées à Calla Bryn Sturgis (car c’est ce qu’il portait) servaient elles aussi le ka. Quoi qu’il en soit, la chemise ne se déchira pas, et Callahan se raccrocha à cette force physique qu’il avait bâtie au cours de ses années sur la route. Il tira Eddie vers l’arrière et le rattrapa dans ses bras, mais sans pouvoir empêcher la tête du jeune homme d’aller cogner contre la saillie rocheuse à laquelle il s’était raccroché, quelques secondes plus tôt. Il battit des cils et posa sur le Père un regard de familiarité un peu stupide. Il marmonna ce qui parut à Callahan du charabia incompréhensible : Ladit qu’je pouwais woler.
Callahan l’attrapa par les épaules et le secoua.
— Quoi ? Je ne vous comprends pas !
Il n’y tenait pas particulièrement, mais il fallait bien établir un contact, ramener Eddie de là où cette chose maudite l’avait emmené.
— Je ne… comprends pas !
Cette fois, la réponse se fit plus claire.
— Elle a dit que je pouvais voler jusqu’à la Tour. Vous pouvez me laisser y aller. Je veux y aller !
— Vous ne pouvez pas voler, Eddie.
Il n’était pas sûr qu’il l’avait entendu, aussi baissa-t-il la tête — très bas, jusqu’à appuyer son front contre celui d’Eddie, comme des amoureux.
— Elle essayait de vous tuer.
— Non… commença Eddie, puis la prise de conscience sembla soudain envahir son regard ; à quelques centimètres à peine de ceux de Callahan, ils s’écarquillèrent : Oui.
Callahan releva la tête, sans cependant lâcher les épaules d’Eddie.
— Ça va, maintenant ?
— Ouais. Je crois, du moins. Je m’en sortais bien, mon père. Je vous le jure. Je veux dire, le carillon me faisait la totale, mais à part ça, je m’en tirais bien. J’ai même pris un livre et je me suis mis à lire.
Il regarda autour de lui.
— Bon Dieu, j’espère que je ne l’ai pas perdu. Tower va me scalper.