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— Nan, fit Eddie alors que Tian et lui s’approchaient, on ne peut pas dire « poumons », il n’a pas de poumons.

— J’implore votre pardon ? demanda Tian.

— Rien. Aucune importance.

Mais, par association d’idées — des poumons à l’anatomie en général — une question lui traversa l’esprit.

— Tian, y a-t-il un médecin, à La Calla ?

Tian le considéra avec surprise, et une pointe d’amusement.

— Pas chez nous, Eddie. Les branleurs de boyaux sont peut-être très bien pour les riches qui ont le temps d’aller les voir et assez d’argent pour payer, mais chez nous, quand on tombe malade, on va voir l’une des Sœurs.

— Les Sœurs d’Oriza.

— Oui-là. Et si le remède est bon — c’est le cas, en général — on se rétablit. Sinon, on va plus mal. Et pour finir, c’est la terre qui décide, vous voyez ?

— Oui, fit Eddie, comprenant combien il devait leur être difficile de s’occuper des enfants crânés, dans de telles circonstances. Ceux qui revenaient crânés finissaient par mourir, mais pendant des années ils ne pouvaient que… se traîner.

— Chez un homme, y a que trois boîtes, de toute manière, dit Tian alors qu’ils approchaient du chanteur solitaire.

Au loin, vers l’est, entre Calla Bryn Sturgis et Tonnefoudre, Eddie voyait des écharpes de poussière s’élever vers le ciel bleu, alors qu’il n’y avait pas un souffle d’air, là où ils se trouvaient.

— Des boîtes ?

— Si fait, vrai, dit Tian, puis il se toucha successivement le front, la poitrine et l’arrière-train. La boîte-tête, la boîte-néné et la boîte-à-merde.

Puis il éclata d’un rire franc.

— Vous dites ça ? demanda Eddie en souriant.

— Eh bien… ici, entre nous, ça va, répondit Tian, bien que je pense qu’une dame digne de ce nom préférerait qu’on parle plutôt de ces boîtes-là, à sa table.

Il se toucha de nouveau la tête, le torse et le derrière.

— La boîte-pensée, la boîte-cœur et la boîte-raclée.

Eddie entendit clé.

— Que veut dire la dernière ? Quelle sorte de clé vous déverrouille le cul ?

Tian s’arrêta. Ils étaient face à Andy, mais le robot les ignorait complètement, chantant ce qui ressemblait à de l’opéra, dans une langue qu’Eddie ne comprenait pas. De temps à autre, Eddie levait les bras ou les croisait, improvisant visiblement des gestes sur la chanson qu’il déclamait.

— Écoutez-moi, dit Tian gentiment. Un homme, c’est comme des couches empilées, vous intuitez. Au-dessus de la pile, il y a ses pensées, ce qui est le meilleur chez l’homme.

— Ou chez la femme, dit Eddie en souriant.

Tian hocha la tête avec sérieux.

— Si fait, ou chez la femme. Mais on utilise le terme homme pour les deux, parce que la femme est née du souffle de l’homme, vous intuitez.

— Vraiment ? demanda Eddie, repensant à quelques profils de féministes qu’il avait rencontrés avant de quitter New York pour l’Entre-Deux-Mondes ; il avait du mal à croire qu’elles préféreraient cette explication à celle de la Bible, qui faisait naître Ève de la côte d’Adam.

— Ainsi soit-il, confirma Tian, mais c’est Dame Oriza qui a donné naissance au premier homme, comme vous le diront les vieux. Ils disent Can-ah, can-tah, annah, Oriza : « Tout souffle vient de la femme. »

— Alors parlez-moi de ces boîtes.

— Tout en haut, la meilleure, c’est la tête, avec tous les rêves et toutes les idées. Puis vient le cœur, avec tous les sentiments d’amour, de tristesse, de joie et de bonheur…

— Les émotions.

Tian eut l’air à la fois troublé et respectueux.

— Vraiment ?

— Eh bien, là d’où je viens, c’est ce qu’on dit, alors ainsi soit-il.

— Ah.

Tian hocha la tête, comme si le concept était intéressant, mais très difficilement intelligible. Cette fois, au lieu de se toucher les fesses, il se tapota l’entrejambe.

— Dans la dernière boîte, se trouve tout ce qu’on appelle le bas-commala : baiser, chier, se montrer mesquin avec quelqu’un sans raison.

— Et si on a de bonnes raisons ?

— Mais alors ce ne serait pas de la mesquinerie, si ? demanda Tian, l’air amusé. Dans ce cas, ça viendrait de la boîte-cœur ou de la boîte-tête.

— Voilà qui est bizarre, fit Eddie, mais en même temps il trouvait ça logique, au fond.

Dans son esprit, il voyait trois cageots distincts, empilés proprement : la tête au-dessus du cœur, le cœur au-dessus de toutes les fonctions animales et les fureurs infondées que l’on ressentait parfois. Il était particulièrement fasciné par l’emploi par Tian du mot mesquinerie, comme s’il s’agissait d’un repère comportemental. Cela avait-il du sens, ou pas ? Il faudrait qu’il se penche sérieusement sur la question, et ce n’était pas le moment.

Andy se tenait toujours là, scintillant en plein soleil, déversant ses rafales vocales. Eddie avait un vague souvenir de gosses dans son quartier, hurlant, Je suis le barbier de Sévi-i-i-i-i-illlle, Viens donc tâter de ma béqui-i-i-i-i-illlle, avant de s’enfuir en courant, riant comme des idiots.

— Andy ! appela Eddie, et le robot s’interrompit sur-le-champ.

— Aïle, Eddie, je vous vois bien ! Que vos journées soient longues et vos nuits plaisantes !

— Pareil pour toi ! lança Eddie. Comment ça va ?

— Très bien, Eddie, répondit Andy avec ferveur. J’aime toujours chanter avant le premier seminon.

— Le seminon ?

— C’est comme ça qu’on appelle les vents de tempête qui soufflent avant le véritable hiver, dit Tian en tendant le doigt vers les nuages de poussière, au-delà de la Whye. On voit le premier qui se dessine ; il sera là le jour des Loups ou le lendemain, d’après moi.

— Le jour même, sai, rectifia Andy. « Quand arrive le seminon, c’est la fin de la chaude saison », comme on dit.

Il se pencha vers Eddie. De sa tête rutilante montaient des cliquetis, et ses yeux bleus clignotaient.

— Eddie, j’ai tiré un nouvel horoscope, très long et très complexe, et il montre la victoire contre les Loups ! Une grande et belle victoire, assurément ! Vous vaincrez vos ennemis et vous rencontrerez une belle dame !

— J’ai déjà une belle dame, répondit Eddie, en essayant de garder une voix aimable.

Il savait parfaitement ce que signifiaient ces clignotements rapides ; ce salopard se moquait de lui. Eh bien, songea-t-il, peut-être que tu riras moins dans quelques jours, Andy. En tout cas je l’espère sincèrement.

— Bien sûr, mais plus d’un homme marié a eu sa gueuse, comme je l’ai dit à sai Tian Jaffords il n’y a pas si longtemps.

— Pas ceux qui aiment leur femme, répliqua Tian. Je te l’ai dit à l’époque et je te le redis maintenant.

— Andy, mon vieux copain, dit Eddie plus sérieusement, nous sommes venus ici dans l’espoir que tu nous donnerais un coup de main, la veille de l’arrivée des Loups. Que tu aiderais un peu, tu sais.

Il y eut encore des cliquetis, au fond de la poitrine d’Andy et cette fois, lorsque ses yeux clignotèrent, ils étaient presque alarmés.

— Si je le peux, sai, répondit-il. Oh oui, il n’y a rien que j’aime mieux qu’aider mes amis, mais il y a beaucoup de choses que je ne peux pas faire, même si j’aimerais vraiment.