— À cause de ta programmation.
— Si fait.
Le ton plein de suffisance et de je-suis-tellement-content-de-vous-voir avait disparu de la voix d’Andy. Il avait vraiment l’air d’une machine, à présent. Ouais, c’est la tactique de repli, pensa Eddie. C’est Andy le prudent. Tu les as vus aller et venir, pas vrai, Andy ? Parfois ils t’appellent tas de ferraille inutile, la plupart du temps ils t’ignorent, mais tu finis toujours par marcher sur leurs os en chantant tes chansons, pas vrai ? Mais pas cette fois-ci, mon pote. Non, pas cette fois-ci.
— Quand as-tu été construit, Andy ? Je suis curieux de le savoir. Quand as-tu quitté la bonne vieille chaîne de montage de chez LaMerk ?
— Il y a longtemps, sai.
Les yeux clignotaient très lentement, à présent. Fini de rire.
— Deux mille ans ?
— Plus longtemps, je crois. Sai, je connais une chanson sur le bon vin que vous devriez apprécier, elle est très amusante…
— Une autre fois, peut-être. Écoute-moi, mon vieux, si tu as des milliers d’années, comment se fait-il que tu sois programmé, concernant les Loups ?
Du torse d’Andy résonna un bruit métallique sourd, comme si quelque chose s’était cassé. Lorsqu’il reprit la parole, c’était de la voix morte et sans émotion qu’Eddie avait entendue pour la première fois, au bord de l’Entre-Forêt. La voix de Bosco Bob quand ce vieux Bosco s’apprêtait à vous tomber dessus.
— Quel est votre mot de passe, sai Eddie ?
— On en est déjà passé par là, non ?
— Mot de passe. Vous avez dix secondes. Neuf… huit… sept…
— C’est vachement pratique pour toi, cette connerie de mot de passe, pas vrai ?
— Mot de passe incorrect, sai Eddie.
— J’aime bien prendre la Cinquième, faut croire.
— Deux… un… zéro. Vous avez droit à un second essai. Souhaitez-vous réessayer, Eddie ?
Eddie lui décocha un sourire rayonnant.
— Est-ce que le seminon souffle en été, mon vieux pote ?
Nouvelle flopée de cliquetis. La tête d’Andy, qui était penchée d’un côté, se pencha de l’autre.
— Je ne vous suis pas, Eddie de New York.
— Désolé, je ne suis qu’un pauvre fayot humain qui fait l’imbécile, pas vrai ? Non, je ne veux pas réessayer. Du moins pas tout de suite. Je vais plutôt te dire ce que nous voudrions que tu fasses pour nous aider, et alors tu pourras nous dire si ta programmation te permet de le faire ou non. Ça te paraît honnête ?
— Honnête comme la main d’un enfant.
— OK.
Eddie prit le bras fin et métallique d’Andy. La surface en était lisse et quelque peu déplaisante au toucher. Graisseuse. Huileuse. Eddie ne lâcha pas prise pour autant et baissa la voix, prenant un ton confidentiel.
— Je te le dis uniquement parce que tu es visiblement doué pour garder un secret.
— Oh oui, sai Eddie ! Personne ne sait mieux garder un secret qu’Andy !
Le robot se sentait de nouveau en terrain connu, et avait retrouvé tout son entrain et sa suffisance.
— Bien… — Eddie progressa sur la pointe des pieds —, baisse-toi un peu par ici.
Des servomoteurs se mirent à ronronner dans le caisson d’Andy — à l’intérieur de ce qui aurait été sa boîte-cœur, s’il n’avait pas été un bonhomme en fer-blanc ultraperfectionné. Il se baissa. Eddie, pendant ce temps, se pencha plus avant, se sentant bêtement comme un petit garçon racontant un secret.
— Le Père a rapporté des armes de notre niveau de la Tour, mur-mura-t-il. Des bonnes.
La tête d’Andy pivota. Ses yeux lancèrent un regard dont l’éclat très vif ne pouvait exprimer que de l’étonnement. Eddie garda un visage impassible, mais à l’intérieur il souriait de toutes ses dents.
— Vraiment, Eddie ?
— Grand merci.
— Le Père dit qu’elles sont puissantes, dit Tian. Si elles marchent, on pourra les utiliser pour arracher la tête de ces Loups. Mais il faut qu’on aille les cacher au nord de la ville… et elles sont lourdes. Tu pourrais nous aider à les charger dans un bucka, la Veille des Loups, Andy ?
Silence. Cliquetis divers.
— Il ne pourra pas, à cause de sa programmation, je parie, fit Eddie tristement. Bon, il faudrait trouver assez de bras costauds…
— Je peux vous aider, répondit Andy. Où se trouvent ces fusils, sais ?
— Il vaut mieux ne pas en parler maintenant, répliqua Eddie. Retrouve-nous la Veille des Loups au presbytère du Père, assez tôt, d’accord ?
— À quelle heure cela vous arrangerait-il ?
— Six heures, ça t’irait ?
— À six heures. Et combien d’armes y aura-t-il ? Dites-moi au moins cela, que je puisse calculer le niveau d’énergie requise.
Mon ami, ce n’est pas à un vieux baratineur qu’on apprend à raconter des conneries, se dit joyeusement Eddie, mais il n’en montra rien.
— Une douzaine, peut-être quinze, elles pèsent environ deux cents livres pièce. Tu connais les livres, Andy ?
— Si fait, grand merci. Une livre pèse grossièrement quatre cent cinquante grammes. Soit seize onces. Une once de bonne humeur ! Ce sont de gros fusils, sai Eddie, vrai ! Seront-ils en état de marche ?
— Nous en sommes certains, fit Eddie. N’est-ce pas, Tian ?
Tian acquiesça.
— Et tu nous aideras ?
— Si fait, avec joie. À six heures, au presbytère.
— Merci, Andy, conclut Eddie.
Il reprit son chemin, puis se retourna.
— Pas un mot à qui que ce soit, bien sûr ?
— Non, sai, pas si vous me dites de me taire.
— Eh bien, c’est ce que je te dis. La dernière chose que nous voulons, c’est que les Loups découvrent que nous avons des gros fusils à utiliser contre eux.
— Bien sûr que non, confirma Andy. Quelle bonne nouvelle que celle-là. Passez une excellente journée, sais.
— Toi aussi, répliqua Andy. Toi aussi.
Tandis qu’ils rentraient tous deux chez Tian à pied (ils n’étaient qu’à trois kilomètres), Tian demanda :
— Est-ce qu’il nous a crus ?
— Je ne sais pas, fit Eddie, mais ça l’a pris totalement par surprise — vous l’avez senti ?
— Oui, dit Tian. Oui, effectivement.
— Il sera là, ne serait-ce que pour voir par lui-même, je vous le garantis.
Tian hocha la tête en souriant.
— Il est intelligent, votre dinh.
— C’est bien vrai, acquiesça Eddie. C’est bien vrai.
Une fois de plus, Jake se retrouva allongé dans le noir, à fixer le plafond de la chambre de Benny. Une fois encore, Ote était couché sur le lit de Benny, la truffe sous sa queue en tortillon. Le lendemain soir, Jake serait de retour chez le Père Callahan, avec son ka-tet, et il mourait d’impatience. Demain, ce serait la Veille des Loups, mais ce soir on était encore que la veille de la Veille des Loups, et Roland avait considéré qu’il valait mieux que Jake passe cette dernière nuit au Rocking B. « Il ne faut pas éveiller de soupçons, à si peu de temps de l’heure H », avait-il dit. Jake comprenait, mais bon sang, c’était vraiment écœurant. La perspective de devoir affronter les Loups était déjà horrible. Mais imaginer le regard que lui lancerait Benny dans deux jours était encore pire.