Peut-être qu’on se fera tous tuer, pensa Jake. Alors je n’aurai plus à m’en inquiéter.
Dans son désespoir, il trouva presque cette idée attirante.
— Jake ? Tu dors ?
Pendant un instant, Jake envisagea de faire semblant, mais quelque chose en lui méprisa une telle lâcheté.
— Non. Mais je devrais essayer, Benny. Je ne pense pas que je dormirai beaucoup demain soir.
— Pas du tout, sans doute, chuchota Benny, du respect dans la voix. Tu as peur ?
— Bien sûr que j’ai peur, dit Jake. Tu me prends pour qui ? Un dingue ?
Benny se redressa sur un coude.
— Tu penses que tu en tueras combien ?
Jake y réfléchit. Le simple fait d’y penser le rendait malade, tout au fond de son estomac, pourtant il y réfléchit quand même.
— J’en sais rien. S’ils sont bien soixante-dix, j’imagine que j’essaierai d’en avoir dix.
Et avec un certain émerveillement, il se surprit à repenser au cours de Mme Avery. Aux globes jaunes accrochés au plafond, le ventre tapissé de cadavres de mouches fantomatiques. À Lucas Hanson, qui essayait toujours de lui faire un croche-pied, quand il remontait l’allée. Aux phrases décortiquées au tableau : attention au modificateur mal placé. À Petra Jesserling, qui portait toujours des pulls trapèze et qui avait le béguin pour lui (en tout cas, c’est ce qu’affirmait Mike Yanko). Au bourdonnement de la voix de Mme Avery. Aux sorties de midi — le bon vieux déjeuner typique dans une bonne vieille école privée typique. Et aux débuts d’après-midi, assis derrière sa table, à essayer de ne pas piquer du nez. Est-ce que c’était ce même garçon, ce garçon propret de l’École Piper, qui allait combattre des monstres voleurs d’enfants, au nord d’une ville d’éleveurs appelée Calla Bryn Sturgis ? Était-ce ce même garçon qui, dans trente-six heures, se retrouverait peut-être allongé par terre, ses tripes fumantes entassées derrière lui, arrachées à ses entrailles par un de ces vifs d’argent ? C’était possible, non ? Il se rappela la gouvernante, Mme Shaw, qui coupait la croûte de ses sandwichs et l’appelait parfois ’Bama. Son père, qui lui avait appris comment calculer un pourboire de 15 %. Ce genre de garçons n’étaient pas faits pour mourir un fusil entre les mains. Si ?
— Je parie que tu en auras vingt ! dit Benny. Bon sang, ce que j’aimerais pouvoir être avec toi ! On tirerait côte à côte ! Pan ! Pan ! Pan ! Et puis on chargerait !
Jake se redressa et observa Benny avec une authentique curiosité.
— Tu le voudrais ? demanda-t-il. Si tu le pouvais ?
Benny y réfléchit. Son visage changea, parut soudain plus vieux et plus sage. Il secoua la tête.
— Nan. J’aurais peur. Tu n’as pas affreusement peur ? Vrai ?
— Je suis mort de peur, dit simplement Jake.
— La peur de mourir ?
— Ouais, mais surtout, la peur de tout foirer.
— Tu ne foireras pas.
Facile à dire pour toi, pensa Jake.
— Si je dois aller avec les petits, au moins je suis content que mon père nous accompagne, dit Benny. Il prendra son bah. Tu l’as déjà vu tirer ?
— Non.
— Eh bien, il est bon. Si jamais un Loup réussit à vous fausser compagnie, les mecs, il saura l’accueillir comme il faut. Il trouvera cette branchie sur le poitrail et pan !
Et si Benny savait que cette histoire de branchie était un mensonge ? Une fausse information que son père transmettrait, avec un peu de chance ? Et s’il savait…
Dans sa tête, la voue d’Eddie lui répondit. Eddie, avec son foutu accent de Brooklyn, dans toute sa splendeur : Ouais, et si les poissons avaient des vélos, toutes ces foutues rivières feraient le Tour de France.
— Benny, il faut vraiment que j’essaie de dormir.
Benny se rallongea. Jake en fit autant, et se remit à fixer le plafond. Tout à coup, il se sentit furieux qu’Ote soit sur le lit de Benny, qu’Ote se soit aussi facilement attaché à l’autre garçon. Tout à coup il se sentit furieux contre tout. Les heures qui le séparaient du matin, du moment où il enfourcherait son poney prêté et chevaucherait jusqu’à la ville, lui paraissait une éternité.
— Jake ?
— Quoi, Benny, quoi ?
— Pardon. Je voulais juste te dire que je suis content que tu sois venu ici. On s’est bien amusé, pas vrai ?
— Ouais, fit Jake.
Et il pensa : On ne dirait jamais qu’il est plus vieux que moi. Il a l’air d’avoir… je ne sais pas… cinq ans, à peine.
C’était méchant, mais Jake avait comme l’impression que, s’il n’était pas méchant, il allait se mettre à pleurer. Il détesta Roland, pour l’avoir forcé à passer la nuit au Rocking B.
— Ouais. On s’est amusé beaucoup-beaucoup.
— Tu vas me manquer. Mais je suis sûr qu’ils vont mettre une statue de vous, les mecs, dans le Pavillon, ou quelque chose.
Mecs était un mot qu’il avait emprunté à Jake, et il l’utilisait dès qu’il pouvait.
— Toi aussi, tu vas me manquer.
— Tu as de la chance, de pouvoir suivre le Rayon, et de voyager. Moi je vais sans doute passer toute ma vie dans cette ville de merde.
Non, tu ne passeras pas ta vie ici. Ton père et toi, vous allez devoir errer beaucoup… si vous avez de la chance, et qu’ils vous laissent quitter la ville, bien sûr. Ce que tu vas faire, à mon avis, c’est passer le reste de ta vie à rêver de cette ville de merde. De ton foyer. Et ce sera à cause de moi. J’ai vu… et j’ai raconté ce que j’ai vu. Qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ?
— Jake ?
Il n’en pouvait plus. Tout ça allait le rendre fou.
— Dors, Benny. Et laisse-moi dormir.
— OK.
Benny se retourna vers le mur. Très vite, sa respiration se ralentit. Puis il se mit à ronfler. Jake resta réveillé jusqu’aux alentours de minuit, puis il finit par s’endormir, lui aussi. Et il rêva. Dans son rêve, Roland était à genoux, dans la poussière de la Route de l’Est, face à une horde de Loups qui s’étendait depuis les promontoires rocheux jusqu’au fleuve, et qui fonçait sur lui. Il essayait de recharger son pistolet, mais il avait les deux mains engourdies et il lui manquait deux doigts, à l’une. Les balles tombaient à ses genoux, inutiles. Il essayait toujours de recharger le gros revolver, quand les Loups lui passèrent sur le corps.
À l’aube de la Veille des Loups, Eddie et Susannah se tenaient à la fenêtre de la chambre d’amis du Père, à contempler la pente douce et herbeuse, en direction de la maisonnette de Rosalita.
— Il a trouvé quelque chose, avec elle, dit Susannah. J’en suis heureuse pour lui.
Eddie hocha la tête.
— Comment tu te sens ?
Elle leva vers lui son visage souriant.
— Bien, dit-elle, et elle le pensait. Et toi, mon trésor ?
— Ça va me manquer, de dormir dans un vrai lit, avec un toit au-dessus de ma tête, et j’ai hâte d’en avoir fini, mais à part ça, je vais bien, moi aussi.
— Si les choses tournent mal, tu n’auras plus à te préoccuper du logement.