— C’est vrai, fit Eddie, mais je ne pense pas qu’elles vont mal tourner. Et toi ?
Avant qu’elle pût répondre, une rafale de vent secoua la maison et se mit à siffler sous les toits. C’est le seminon qui vient souhaiter le bonjour, devina Eddie.
— Je n’aime pas ce vent, dit-elle. Ça rajoute de l’imprévisible.
Eddie ouvrit la bouche.
— Et si tu dis quoi que ce soit à propos du ka, je te mets un coup de poing dans le nez.
Eddie referma la bouche et fit semblant de faire glisser une fermeture éclair. Susannah s’en prit quand même à son nez, de ses phalanges aussi douces qu’une plume.
— On a de bonnes chances de l’emporter, dit-elle. Ils font la loi depuis trop longtemps, alors ils ont engraissé. Comme Blaine.
— Ouais. Comme Blaine.
Elle lui posa une main sur la hanche et le fit pivoter vers elle.
— Mais les choses pourraient mal tourner, alors je voudrais te dire quelque chose, tant qu’on n’est que tous les deux, Eddie. Je veux te dire combien je t’aime.
Elle parlait simplement, sans effets.
— Je le sais, dit-il, mais je donnerais un bras pour savoir pourquoi.
— Parce que tu m’as fait me sentir entière, répondit-elle. Quand j’étais plus jeune, je balançais entre deux visions de l’amour. Parfois je croyais que c’était ce mystère immense et radieux, parfois je me disais que ce n’était qu’une invention des producteurs d’Hollywood, au moment de la Grande Dépression, pour faire vendre des tickets, quand tout le reste avait échoué.
Eddie éclata de rire.
— Et maintenant, je crois qu’on est tous nés avec un trou dans le cœur, et qu’on cherche la personne qui saura le remplir. Toi… Eddie, tu m’as remplie.
Elle lui prit les mains et l’attira doucement vers le lit.
— Et maintenant, je voudrais que tu me remplisses autrement.
— Suze, ce n’est pas dangereux ?
— Je n’en sais rien, dit-elle, et je m’en moque.
Ils firent l’amour lentement, n’accélérant le rythme que vers la fin. Elle cria doucement contre son épaule, et juste avant que son propre orgasme voile toute réflexion, Eddie pensa : Je vais la perdre, si je ne fais pas attention. Je ne sais pas comment je le sais… mais c’est vrai. Elle va disparaître, c’est tout.
— Moi aussi, je t’aime, dit-il quand ils se retrouvèrent allongés côté à côte.
— Oui, dit-elle en lui prenant la main. Je sais. J’en suis heureuse.
— C’est bon, de rendre quelqu’un heureux. Je ne savais même pas que ça existait.
— Tout va bien, dit-elle en l’embrassant au coin de la bouche. Tu apprends vite.
Il y avait un rocking-chair, dans le petit salon de Rosalita. Le Pistolero était assis dedans, nu, une soucoupe en terre cuite dans une main. Il regardait le jour se lever, en fumant. Il n’était pas sûr de le revoir jamais se lever de cet endroit.
Rosalita sortit de la chambre, nue elle aussi, et se tint dans l’embrasure de la porte, à l’observer.
— Comment vont tes os, je te prie ?
Roland hocha la tête.
— Ton huile est une vraie merveille.
— Ça durera pas.
— Non, confirma Roland. Mais il y a un autre monde — le monde de mes amis — et peut-être auront-ils ce dont j’ai besoin, là-bas. J’ai comme l’impression qu’on ne va pas tarder à y aller.
— Encore un combat à mener ?
— Je crois, oui.
— Quoi qu’il en soit, tu ne reviendras pas, n’est-ce pas ? Roland la regarda.
— Non.
— Es-tu fatigué, Roland ?
— Mort de fatigue, dit-il.
— Alors reviens un peu te coucher, veux-tu ?
Il écrasa sa cigarette et se leva. Il sourit. C’était le sourire d’un jeune homme.
— Grand merci.
— Tu es un homme bon, Roland de Gilead. Il y réfléchit, puis secoua lentement la tête.
— Toute ma vie, j’ai eu les mains les plus rapides, mais j’ai toujours été un peu lent.
Elle tendit la main vers lui.
— Viens donc, Roland. Viens commala. Et il alla à elle.
Tôt dans l’après-midi, Roland, Eddie, Jake et le Père Callahan chevauchaient sur la Route de l’Est — qui à cet endroit était plutôt une route du nord, le long de la Devar-Tete Whye qui serpentait — avec des pelles enroulées dans leurs sacs de couchage, à l’arrière de leurs selles. Susannah avait été dispensée de cette tâche du fait de sa grossesse. Elle avait rejoint les Sœurs d’Oriza au Pavillon, où on était en train de monter une tente plus grande, et où les préparatifs d’un dîner gigantesque allaient déjà bon train. Lorsqu’ils étaient partis, Calla Bryn Sturgis avait déjà commencé à se remplir, comme pour un Jour de Fête. Mais il n’y avait ni cris de joie ni braillements, ni pétards imprudents, ni attractions organisées sur la Pelouse. Ils n’avaient vu ni Andy ni Ben Slightman, ce qui était une bonne chose.
— Tian ? demanda Roland à Eddie, brisant le silence plutôt lourd qui les enveloppait.
— Il doit me retrouver au presbytère. À cinq heures.
— Bien ! Si on n’en a pas fini ici à quatre heures, tu auras l’autorisation de rentrer tout seul.
— Je vous accompagnerai, si vous voulez.
Les Chinois croyaient que, quand on sauvait la vie d’un homme, on était responsable de lui pour toujours, ensuite. Callahan n’avait jamais beaucoup réfléchi à cette perspective, mais après avoir tiré Eddie du précipice, près de la Grotte de la Porte, il lui semblait qu’il y avait peut-être du vrai dans cette idée.
— Il vaut mieux que vous restiez avec nous, dit Roland. Eddie peut s’en occuper tout seul. J’ai un autre travail pour vous, ici. En plus de creuser, je veux dire.
— Oh ? Et de quoi peut-il bien s’agir ? demanda Callahan.
Roland pointa le doigt en direction des tourbillons de poussière qui tournoyaient devant eux, sur la route.
— Priez pour écarter ce foutu vent. Et le plus tôt sera le mieux. Avant demain matin, en tout cas.
— Est-ce que tu t’inquiètes pour le fossé ? demanda Jake.
— Le fossé, ça ira, répondit Roland. C’est pour les Orizas des Sœurs que je m’inquiète. Le lancer de plat est déjà assez délicat, même dans les meilleures conditions. Si le vent souffle fort quand les Loups débarqueront, il y a de fortes chances pour que les choses tournent mal…
Il fit un geste de la main vers l’horizon poussiéreux, lui imprimant un mouvement typique de La Calla (et fataliste) :
— Delah.
Cependant, Callahan souriait.
— Je serais heureux de vous offrir une prière, mais regardez vers l’est, avant de trop vous tracasser, conseilla-t-il. S’il vous sied, je vous prie.
Ils se retournèrent sur leurs selles. Le maïs — la moisson à présent terminée, les pieds se dressaient en rangs squelettiques et penchés — descendait jusqu’aux rizières. Au-delà des rizières s’étendait le fleuve. Au-delà du fleuve, c’était la fin des terres frontalières. Là-bas, des tourbillons de poussière de dix mètres de haut tournoyaient et sautaient, entrant parfois en collision. En comparaison, ceux de leur côté avaient l’air de méchants garnements.
— Le seminon fait souvent demi-tour, lorsqu’il atteint la Whye, leur dit Callahan. Selon les anciens, Messire Seminon supplie Dame Oriza de l’accueillir quand il arrive au bord de l’eau, et elle lui barre souvent le passage, par jalousie. Vous voyez…