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— Ce ne sera même pas assez long, mais il faudra bien que je m’en contente. La palabre est terminée, Andy. Éteins-toi.

Dans le cabanon dévasté, un nouveau silence accueillit cet ordre. Tian et Rosa s’approchèrent de chaque côté d’Eddie et ils se tinrent là tous les trois, debout face à la porte verrouillée. Rosa agrippa l’avant-bras d’Eddie. Il se dégagea immédiatement de son emprise. Il voulait avoir la main libre, au cas où il devrait dégainer. Même s’il ne savait pas où il pourrait tirer, après avoir détruit les yeux d’Andy.

Quand Andy reprit la parole, ce fut d’une voix monocorde et amplifiée, qui fit reculer Tian et Rosa dans un sursaut. Eddie ne bougea pas. Il avait déjà entendu ce genre de voix et ce genre de mots, dans la clairière du grand ours. Le discours saccadé d’Andy n’était pas le même, mais ça y ressemblait beaucoup.

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Il y eut un déclic, et le message repassa depuis le début.

— DNF-44821-V-63 COUPE SES CIRCUITS ! TOUTES LES CELLULES SUBNUCLÉAIRES ET TOUS LES CIRCUITS DE MÉMOIRE SONT EN PHASE D’EXTINCTION ! EXTINCTION EN COURS, 19 % ! JE SUIS ANDY…

— Tu étais Andy, corrigea Eddie d’une voix douce.

Il se tourna vers Tian et Rosa, et leurs visages d’enfants apeurés le firent sourire.

— Tout va bien, leur dit-il. C’est fini. Il va continuer son petit laïus pendant un temps, puis il se taira pour de bon. Vous pourrez en faire… euh… une jardinière, je ne sais pas.

— Je crois surtout qu’on va creuser un trou et l’enterrer ici même, répliqua Rosa, avec un mouvement de tête en direction du cabanon.

Le sourire d’Eddie s’élargit. L’idée d’enterrer Andy dans la merde lui plaisait. Elle lui plaisait même beaucoup.

17

Dans le crépuscule qui mourait, laissant place à la nuit profonde, Roland était assis au bord du kiosque à musique, contemplant les folken de La Calla engloutir leur grand dîner. Chacun d’entre eux savait que ce serait peut-être le dernier qu’ils prendraient tous ensemble, que le lendemain soir à la même heure, leur gentille petite ville giserait peut-être au milieu de ses cendres fumantes, pourtant ils étaient joyeux. Et pas seulement pour les enfants, remarqua Roland. Ils éprouvaient un grand soulagement à avoir enfin décidé de faire ce qu’il fallait. Même quand les gens mesuraient combien le prix à payer serait élevé, il y avait toujours ce sentiment de soulagement. Comme un vertige. La plupart de ces gens dormiraient sur la Pelouse, avec leurs enfants et leurs petits-enfants dans la tente à côté, et ils resteraient là, le regard tourné vers le nord-est, attendant l’issue de la bataille. Il y aurait des coups de feu, ils le savaient (pour beaucoup, ils n’en avaient jamais entendu), puis le nuage de poussière des Loups se dissiperait et repartirait là d’où il était venu, ou bien il déboulerait sur la ville. Dans ce cas, les folken se disperseraient et attendraient que la destruction commence. Quand ce serait terminé, ils ne seraient plus que des réfugiés sur leurs propres terres. Reconstruiraient-ils ce qu’ils avaient perdu, si les événements devaient en être ainsi ? Roland en doutait. Sans enfants pour rebâtir — car les Loups les prendraient tous cette fois-ci, s’ils gagnaient, le Pistolero en était certain — ils n’auraient aucune raison de le faire. À la fin du cycle suivant, cet endroit ne serait plus qu’une ville fantôme.

— Mille pardons, sai.

Roland regarda autour de lui. Wayne Overholser se tenait là, son chapeau à la main. Dans cette posture, il ressemblait plus à un vagabond essuyant un revers de fortune qu’au gros fermier de La Calla. Ses grands yeux avaient comme un air de deuil.

— Vous n’avez pas à me demander pardon, alors que je porte encore le chapeau que vous m’avez donné, dit doucement Roland.

— Oui-là, mais…

Overholser hésita, se demandant comment poursuivre, puis il décida d’aller droit au but.

— Reuben Caverra fait partie de ceux à qui vous vouliez confier la garde des enfants pendant la bataille, pas vrai ?

— Si fait.

— Ses boyaux ont éclaté ce matin, dit Overholser en touchant son propre estomac saillant, à hauteur de l’appendice. Il est chez lui, il a la fièvre et il délire. Il va sans doute mourir de l’infection du sang. Il y en a qui s’en remettent, si fait, mais pas beaucoup.

— Je suis désolé de l’apprendre, dit Roland, essayant de penser à un remplaçant pour Caverra, cette masse qui avait impressionné Roland parce qu’il n’avait pas l’air de connaître la peur, et encore moins la lâcheté.

— Prenez-moi à la place, vous voulez bien ?

Roland l’observa attentivement.

— S’il vous plaît, pistolero. Je ne veux pas rester à rien faire. Je croyais que je pourrais — qu’il le fallait — mais je n’y arrive pas. Ça me rend malade.

Et c’était vrai, se dit Roland, il avait effectivement l’air malade.

— Votre femme est-elle au courant, Wayne ?

— Si fait.

— Et elle dit si fait ?

— Oui.

Roland hocha la tête.

— Soyez là une demi-heure avant l’aube.

Une expression de gratitude intense et presque douloureuse envahit le visage d’Overholser, lui donnant l’air étonnamment jeune.

— Grand merci, Roland ! Grand merci ! Beaucoup-beaucoup !

— Heureux de vous compter parmi nous. Maintenant, écoutez-moi une minute.

— Si fait ?

— Les choses ne vont pas se passer exactement comme je l’ai dit à la grande réunion.

— À cause d’Andy, vous voulez dire.

— Oui, en partie.

— Comment ça ? Vous ne voulez pas dire qu’il y a un autre traître ? Ce n’est pas ce que vous voulez dire ??

— Tout ce que je veux dire, c’est que si vous voulez vous joindre à nous, il faut marcher avec nous. Vous intuitez ?

— Oui, Roland. Très bien.

Overholser le remercia de nouveau de lui donner cette occasion d’aller mourir au nord de la ville, puis s’éclipsa précipitamment, son chapeau toujours à la main. Avant que Roland pût changer d’avis, peut-être.

Eddie s’approcha.

— Overholser entre dans la danse ?

— On dirait bien. Comment tu t’en es tiré, avec Andy ? Il t’a donné beaucoup de mal ?

— Ça s’est bien passé, répondit le jeune homme, ne voulant pas admettre que Tian, Rosa et lui s’étaient trouvés à deux doigts de se faire calciner.

On l’entendait toujours brailler au loin. Mais plus pour très longtemps ; la voix en écho déclarait que la procédure d’extinction avait atteint 79 %.

— Tu t’en es très bien sorti.

Un compliment de Roland donnait toujours à Eddie la sensation d’être le roi du monde, mais il essayait de le camoufler.

— En espérant qu’on s’en tirera aussi bien demain.

— Et Susannah ?

— Elle a l’air bien.

— Pas de… ? demanda Roland en se frottant le dessus de la tempe gauche.