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Slightman rechaussa ses lunettes tout en pesant sa réponse. Roland ne pouvait dire s’il comprenait l’importance de la question. Il attendit de voir si le père de l’ami de Jake vivrait ou mourrait. Il lui faudrait prendre une décision rapide ; ils approchaient de l’endroit où les chariots s’immobiliseraient pour laisser descendre les enfants.

L’homme finit par relever la tête et posa de nouveau le regard sur celui de Roland. Il ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Les choses étaient très claires : il pouvait répondre à la question du Pistolero, ou bien le regarder en face, mais il était incapable de faire les deux en même temps.

Slightman baissa de nouveau les yeux vers le plancher en bois entre ses pieds, puis se décida enfin à répondre.

— Oui, je pense qu’on l’aurait tué.

Il fit une pause. Hocha la tête. Dans le mouvement, une larme glissa d’un de ses yeux et alla s’écraser sur le sol en bois du siège.

— Oui-là, comment faire autrement ?

Il releva la tête ; à présent il pouvait de nouveau affronter le regard de Roland, et il y lut que son destin avait été scellé.

— Faites vite, dit-il. Et faites en sorte que mon garçon ne le voie pas. Je vous en conjure.

Roland fit de nouveau claquer les rênes sur l’échine des mules.

— Ce ne sera pas moi qui ferais taire cette misérable bouche.

La respiration de Slightman s’arrêta. En disant au Pistolero que oui, il aurait tué un garçon de douze ans pour protéger son secret, il avait eu sur le visage une sorte de noblesse déchirée. Maintenant on n’y lisait que l’espoir, et l’espoir le rendait laid. Presque grotesque. Puis il poussa un soupir étranglé.

— Vous vous moquez de moi. Vous jouez avec mes nerfs. Vous allez me tuer, je le sais. Pourquoi vous ne le feriez pas ?

— Le lâche juge tout ce qu’il voit d’après ce qu’il est, fit remarquer Roland. Je ne vous tuerai pas sauf si j’y suis contraint, Slightman, parce que j’aime mon garçon. Ça, vous pouvez le comprendre, n’est-ce pas ? Aimer son garçon ?

— Oui-là.

Slightman baissa de nouveau la tête et frotta de la main sa nuque brûlée par le soleil. Cette nuque dont il pensait qu’elle finirait brisée des mains du Pistolero.

— Mais il faut que vous compreniez bien une chose, pour votre bien autant que pour celui de Benny. Si les Loups gagnent, vous mourrez bel et bien. Vous pouvez être sûr de ça. « Enfoncez-vous ça dans le crâne », comme diraient Eddie et Susannah.

Slightman le regardait de nouveau, les yeux rétrécis derrière ses lunettes.

— Écoutez-moi bien, Slightman, et avec tout votre entendement. Nous serons là où les Loups comptent nous trouver, mais sans les gosses. Quelle que soit l’issue, cette fois ils laisseront des cadavres derrière eux. Et quelle que soit l’issue, ils sauront qu’ils ont été trompés. Combien à Calla Bryn Sturgis étaient en mesure de les tromper ? Seulement deux. Andy et Ben Slightman. Andy est déconnecté, il est hors de portée de leur vengeance.

Il sourit à Slightman, d’un sourire aussi glacial que la banquise du bout du monde.

— Mais pas vous. Ni vous, ni le seul être auquel vous teniez, dans ce que vous prétendez être un cœur.

Slightman réfléchit aux propos du Pistolero. L’idée ne l’avait visiblement pas effleuré, mais une fois qu’il en eut perçu la logique, elle était indéniable.

— Ils penseront certainement que vous avez volontairement changé de camp, reprit Roland, mais même si vous pouviez les convaincre qu’il s’agissait d’un accident, ils vous tueraient de toute façon. Et votre fils, aussi. En guise de vengeance.

Une tache rouge était apparue sur les pommettes de Slightman — les roses de la honte, pensa le Pistolero. Mais alors qu’il envisageait de voir les Loups tuer son fils, il redevint blême. Ou peut-être était-ce la perspective de voir Benny emmené à l’est — pour y devenir crâné.

— Je vous demande pardon. Pardon pour ce que j’ai fait.

— Allez-vous faire foutre avec vos excuses. Le ka est à l’œuvre et le monde change.

Slightman ne répondit rien.

— Je suis disposé à vous laisser aller avec les enfants, comme j’ai dit que je le ferais. Si tout se passe comme je l’espère, vous ne verrez rien de l’action. Dans le cas contraire, rappelez-vous que c’est Sarey Adams qui a le commandement et qui donnera l’ordre de tirer. Et si je dois lui parler ensuite, priez pour qu’elle n’ait que du bien à dire de vous.

Quand Slightman n’eut rien d’autre à répondre que le silence, Roland reprit, sur un ton cassant :

— Dites-moi que vous comprenez, bons dieux. Tout ce que je veux entendre, c’est : « Oui, Roland. J’intuite. »

— Oui, Roland. J’intuite très bien — nouveau silence. Et si on gagne, est-ce que les folken l’apprendront, d’après vous ? Est-ce qu’ils apprendront… ce que j’ai fait ?

— Pas de la bouche d’Andy, en tout cas. C’en est fini de son babillage. Pas de mon ka-tet, non plus. Ce n’est pas par respect pour vous que nous nous tairons, mais par respect pour Jake Chambers. Et si les Loups tombent dans le piège que je leur ai tendu, pourquoi les folken soupçonneraient-ils l’existence d’un autre traître ?

Il scruta le visage de Slightman de ses yeux froids.

— Ce sont des gens innocents. Confiants. Comme vous le savez. Pour l’avoir utilisé contre eux.

La rougeur revint aux joues du contremaître. Il regarda de nouveau le sol. Roland leva la tête et vit apparaître l’endroit qu’il cherchait, à trois cents mètres devant le convoi. Bien. Il n’y avait toujours aucun nuage de poussière à l’horizon, mais il le sentait grossir, dans son esprit. Les Loups arrivaient, oh oui. Quelque part au-delà du fleuve, ils étaient descendus du train pour enfourcher leurs chevaux, et ils arrivaient à bride abattue. À un train d’enfer. Car c’est de là qu’ils venaient.

— Je l’ai fait pour mon fils, dit Slightman. Andy est venu me trouver, en me disant qu’ils le prendraient certainement. Quelque part par là-bas, Roland — il tendit la main vers l’est, vers Tonnefoudre. Quelque part par là vivent de pauvres créatures qu’on appelle Briseurs. Des prisonniers. Selon Andy, ils ont des dons de télépathie et de psychokinésie, et bien que je n’intuite aucun de ces deux mots, je sais qu’ils ont à voir avec l’esprit. Les Briseurs sont des humains, et ils nourrissent leur corps comme vous et moi, mais ils ont besoin d’une autre nourriture, d’une nourriture spéciale, pour nourrir cette partie spéciale d’eux.

— De la nourriture cérébrale, conclut Roland.

Il se rappela que sa mère disait du poisson que c’était de la nourriture pour le cerveau. Et puis, pour une raison qu’il fut incapable d’expliquer, il se surprit à penser aux excursions nocturnes de Susannah. Seulement, ce n’était pas Susannah qui se rendait dans cette salle de banquet, en pleine nuit. C’était Mia. Fille de personne.

— Oui-là, j’imagine, acquiesça Slightman. Quoi qu’il en soit, c’est quelque chose que les jumeaux sont seuls à avoir, quelque chose qui les relie par l’esprit. Et ces types — pas les Loups, mais ceux qui les envoient — ils l’extraient de leur tête. Quand c’est fait, les enfants ne sont plus que des idiots. Ils sont crânés. C’est la nourriture, Roland, vous intuitez ? C’est ça qui les attire ! Pour nourrir leurs maudits Briseurs ! Ni leurs corps, ni leurs estomacs, mais leurs esprits ! Et je ne sais même pas ce qu’ils sont censés briser !