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— Les deux Rayons qui portent toujours la Tour, répondit Roland.

Slightman en fut abasourdi. Et effrayé.

— La Tour Sombre ? chuchota-t-il. Dites-vous ?

— Oui. Qui est Finli ? Finli O’Tiego ?

— Je ne sais pas. Une voix à laquelle je fais mon rapport. Un tahine, je pense — vous savez ce que c’est ?

— Et vous ?

Slightman secoua la tête.

— Alors restons-en là. Peut-être le rencontrerai-je, l’heure venue, et il répondra lui-même de ses actes.

Slightman eut beau ne pas répondre, Roland sentit qu’il avait des doutes. Ce qui ne lui posait pas de problème. Ils en avaient presque fini, à présent, et le Pistolero sentait se relâcher cette chaîne invisible qui lui ceignait le ventre. Il se tourna complètement vers le contremaître, lui faisant face pour la première fois.

— Andy a toujours su trouver des gens comme vous à cozer, Slightman. Je ne doute pas que c’est pour ça qu’on l’a laissé ici, tout comme je ne doute pas que votre fille, la sœur de Benny, n’est pas morte de manière accidentelle. Il leur faut toujours un jumeau dépareillé, et un parent faible.

— Vous ne pouvez pas…

— La ferme. Vous avez dit tout ce qui était bon pour vous.

Slightman se tut et resta assis là, à côté de Roland.

— Je peux comprendre la trahison. J’en ai eu ma part, ne serait-ce qu’envers Jake. Mais ça ne change rien à ce que vous êtes, soyons bien clair. Vous êtes un oiseau charognard. Un rouilleau devenu vautour.

Les joues de Slightman prirent la teinte d’un beau bordeaux.

— Si je l’ai fait, c’est pour mon garçon, s’entêta-t-il à répondre.

Roland cracha dans la paume de sa main, puis leva la main et se mit à caresser la joue de Slightman. Elle était gonflée de sang, et chaude au toucher. Puis le Pistolero saisit les lunettes par le centre et les secoua légèrement sur le nez de l’homme.

— Ça ne part pas, dit-il très calmement. À cause de ça. C’est avec ça qu’ils vous ont eu, Slightman. C’est votre marque de reconnaissance. Vous vous dites que vous le faites pour votre garçon, afin de pouvoir dormir la nuit. Moi je me dis que j’ai fait ça à Jake pour ne pas laisser passer ma chance de trouver la Tour… et c’est ce qui m’aide à dormir la nuit. La différence entre vous et moi, la seule différence, c’est que je n’ai jamais accepté de paire de lunettes.

Il s’essuya la main sur son pantalon.

— Vous avez renié vos principes, Slightman. Et vous avez oublié le visage de votre père.

— Laissez-moi tranquille, murmura Slightman — il essuya le crachat du Pistolero qui scintillait sur sa joue ; il fut remplacé par ses propres larmes. Au nom de mon garçon.

Roland hocha la tête.

— C’est uniquement pour ça, au nom de votre garçon. Vous le traînez derrière vous comme un poulet mort. Mais peu importe. Si tout se passe comme je l’espère, vous vivrez peut-être toute votre vie à ses côtés, et vous vieillirez respecté par vos voisins. Vous serez l’un de ceux qui ont vaincu les Loups, quand les pistoleros sont arrivés par le Sentier du Rayon. Quand vous ne pourrez plus marcher, il vous soutiendra. Je le vois, mais je n’aime pas ce que je vois. Parce qu’un homme prêt à vendre son âme pour une paire de lunettes la revendra pour quelque autre babiole — de moins de prix encore — et quoi qu’il en soit, tôt ou tard votre garçon découvrira ce que vous êtes. La meilleure chose qui pourrait arriver à votre fils aujourd’hui, c’est que vous mouriez en héros.

Et, avant que Slightman ne puisse répondre, Roland leva la voix et s’écria :

— Hé, Overholser ! Ho, du chariot ! Overholser ! Arrêtez-vous ! On y est ! Grand merci !

— Roland — commença Slightman.

— Non, répondit Roland en accrochant les rênes. La palabre est terminée. Rappelez-vous seulement ce que je vous ai dit, sai : si vous avez une chance de mourir en héros aujourd’hui, faites une faveur à votre fils et saisissez-la.

3

Au début, tout se passa selon leurs plans, et ils y virent l’œuvre du ka. Quand les choses commencèrent à mal tourner, ils y virent aussi l’œuvre du ka. Le ka, aurait pu dire le Pistolero, c’était souvent la dernière chose sur laquelle prendre appui.

4

Roland avait expliqué aux enfants ce qu’il attendait d’eux, à la lueur des flambeaux, sur la Pelouse de la ville. À présent, dans le jour naissant (avec le soleil qui attendait toujours en coulisses), ils se mirent parfaitement en place, alignés sur la route du plus vieux au plus jeune, chaque paire de jumeaux se tenant par la main. Les buckas étaient garés sur le côté gauche de la route, leurs roues gauches juste au-dessus du fossé. Le seul vide se situait à la fourche du chemin, là où il se séparait de la Route de l’Est. Formant une ligne clairsemée près des enfants se tenaient les anges gardiens, leur nombre ayant largement dépassé la douzaine, avec l’ajout de Tian, du Père Callahan, de Slightman et de Wayne Overholser. En face d’eux, le long du fossé droit, sur une ligne eux aussi, se trouvaient Eddie, Susannah, Rosa, Margaret Eisenhart et la femme de Tian, Zalia. Chacune des femmes portait une poche en roseau doublée de soie et remplie de plats. Dans les fossés en dessous et à côté d’eux, ils avaient entassé des malles contenant d’autres Orizas. Leur nombre total s’élevait à deux cents.

Eddie jeta un œil de l’autre côté du fleuve. Toujours pas de poussière. Susannah lui adressa un sourire anxieux, qu’il lui retourna. C’était la partie difficile — la partie qui faisait peur. Plus tard, il le savait, le brouillard rouge l’envelopperait et l’emporterait. Mais pour l’instant il était trop conscient de tout. Et ce dont il avait le plus conscience, c’était du fait qu’ils étaient en ce moment même aussi démunis et vulnérables qu’une tortue sans sa carapace.

Jake remonta la file d’enfants à toute vitesse, avec en main la boîte contenant les biens qu’il avait récoltés : des rubans, un anneau de dentition, un sifflet taillé dans un bâton d’if, une vieille chaussure ayant presque perdu sa semelle, une chaussette solitaire. Il y avait environ deux douzaines d’objets de ce genre.

— Benny Slightman, aboya Roland. Frank Tavery ! Francine Tavery ! À moi !

— Hé, dites donc ! dit le père de Benny Slightman, immédiatement sur la défensive. Pourquoi est-ce que vous faites sortir mon fils de la li…

— Pour qu’il fasse son devoir, comme vous ferez le vôtre, répondit Roland. Plus un mot.

Les quatre enfants qu’il avait appelés se présentèrent devant lui. Les Tavery étaient écarlates et hors d’haleine, les yeux brillants, se tenant toujours la main.

— Écoutez-moi, maintenant, et que je n’aie pas à répéter un seul mot, annonça Roland.

Benny et les Tavery se penchèrent anxieusement en avant. Bien que très impatient de pouvoir partir, Jake était visiblement moins nerveux ; il connaissait son rôle, et la plus grande partie de la pièce qui allait se jouer. Dont Roland espérait qu’elle allait se jouer.

Roland s’adressa aux enfants, mais d’une voix assez forte pour que les anges gardiens qui les encadraient puissent entendre, eux aussi.

— Vous allez remonter ce chemin, et tous les deux ou trois mètres, vous allez laisser quelque chose derrière vous, comme si c’était tombé au cours d’une marche rapide. Et c’est ce que je veux que vous fassiez, vous quatre, une marche rapide. Ne courez pas, mais presque. Attention où vous mettez les pieds. Allez jusqu’à la fourche du chemin — à trois cents mètres —, mais pas plus loin. Vous intuitez ? Pas un pas plus loin.