Bande de lâches, pensa Jake avec un mépris qu’il ne reconnut pas comme quelque chose de très nouveau dans sa vie. Espèces de rampants. La vieillesse peut excuser certaines choses, mais pas tout.
— Nous avons deux ou trois petites choses à nous dire, monsieur Toren, disait Balazar.
Il parlait d’une voix basse, calme et raisonnable, sans la moindre pointe d’accent.
— Si nous pouvions seulement passer dans votre bureau…
— Nous ne faisons pas affaire, répondit Tower.
Son regard semblait attiré par Andolini. Jake crut deviner pourquoi. Jack Andolini avait la tête du taré qui brandit sa hache dans les films d’horreur.
— Revenez le quinze juillet, on pourra peut-être discuter. J’ai bien dit peut-être. Et on pourra parler après le quatre. Je suppose. Si vous le vouliez bien.
Il sourit pour montrer qu’il savait être raisonnable.
— Mais maintenant ? Bon Dieu, je ne vois pas l’intérêt. On n’est même pas encore en juin. Et pour votre information, laissez-moi vous dire que je ne m’appelle pas…
— Il ne voit pas l’intérêt, répéta Balazar.
Il tourna la tête vers Andolini ; regarda celui avec un gros nez ; puis il leva les mains et les laissa retomber. Mais qu’est-ce qui cloche sur cette foutue planète ? disait son geste.
— Jack ? George ? Cet homme a pris un chèque, mon chèque — dont le montant avant la virgule comprenait cinq zéros —, et maintenant il ne voit pas l’intérêt de me parler.
— C’est pas croyable, fit Biondi.
Andolini ne dit rien. Il se contenta de regarder Calvin Tower, le scrutant de ses yeux bruns boueux, plantés sous ce front laid et saillant, comme de petits animaux vicieux au fond d’une grotte. Avec un visage de ce genre, se dit Jake, il n’y avait pas besoin de parler beaucoup pour arriver à ses fins. Les fins en question étant l’intimidation.
— Eh bien moi je veux vous parler, reprit Balazar.
Son ton restait patient et raisonnable, mais ses yeux étaient plantés sur Tower avec une intensité terrible.
— Pourquoi ? Parce que mes employeurs dans cette affaire veulent vous parler. Moi, ça me suffit. Et vous savez quoi ? Il me semble que vous pouvez bien prendre cinq minutes de votre temps pour bavarder de vos cent mille billets. Vous croyez pas ?
— Les cent mille ont disparu, fit Tower d’un ton sombre. Comme vous devez le savoir, vous et ceux qui vous emploient, qui qu’ils soient.
— Ça ne me regarde pas, répondit Balazar. Pourquoi ça me regarderait ? C’était votre argent. Ce qui me regarde, c’est de savoir si oui ou non vous allez nous emmener dans l’arrière-boutique. Parce que si ça n’est pas le cas, il va falloir que cette petite conversation, on l’ait ici, devant tout le monde.
Tout le monde, c’était Aaron Deepneau, un bafouilleux et deux New-Yorkais expatrié qu’aucun des hommes dans la boutique ne pouvait voir. Les compères de Deepneau s’étaient carapatés comme des rampants qu’ils étaient.
Tower fit une dernière tentative.
— Je n’ai personne pour m’occuper de la boutique. C’est bientôt la pause déjeuner, et en général nous avons beaucoup de clients à cette…
— Cette boutique ne rapporte même pas cinquante dollars par jour, fit Andolini, et vous le savez aussi bien que nous, monsieur Toren. Alors si vous craignez de rater la vente du siècle, vous n’avez qu’à le laisser s’occuper de la caisse deux minutes.
L’espace d’une seconde effroyable, Jake crut que celui qu’Eddie avait surnommé « Triple Mocheté » désignait John « Jake » Chambers. Puis il constata qu’Andolini montrait du doigt quelqu’un derrière lui — Deepneau.
Tower baissa les bras. Ou Toren.
— Aaron ? demanda-t-il. Ça ne te dérange pas ?
— Non, si ça va pour toi, répondit Deepneau, l’air troublé. Tu es sûr de vouloir discuter avec ces types ?
Biondi lui lança un regard en coin. Jake trouva que Deepneau l’encaissait remarquablement bien. Curieusement, il se sentit fier du vieux bonhomme.
— Ouais, le rassura Tower. Tout va bien.
— Ne vous inquiétez pas, il ne va pas perdre sa virginité anale dans l’histoire, fit Biondi, et il éclata de rire.
— Surveille ton langage, tu es dans un des temples de la culture, fit Balazar, mais Jake crut lui voir un sourire au coin des lèvres. Allez, Toren. Rien qu’une petite discussion.
— Je ne m’appelle pas comme ça ! J’ai fait changer légalement mon…
— Peu importe, dit Balazar d’un ton apaisant, en allant même jusqu’à tapoter le bras de Tower.
Jake essayait toujours de se faire à l’idée que tout ça… tout ce mélodrame… s’était produit après qu’il avait quitté la boutique avec ses deux livres neufs (neufs pour lui, en tout cas), et repris son chemin. À l’idée que tout ça s’était produit derrière son dos.
— Un boche, ça reste un boche, pas vrai, patron ? lança Biondi d’un ton jovial. Ou un « Dutch ». Il appelle ça comme il veut.
Ce à quoi Balazar répondit :
— Si je veux que tu parles, George, je te dirai ce que je veux que tu dises. C’est bien compris ?
— OK, répondit Biondi ; puis, jugeant sans doute qu’il avait manqué d’enthousiasme, il renchérit : Ouais ! Bien sûr.
— Bien.
Balazar, qui tenait maintenant fermement le bras de Tower, guida ce dernier vers le fond de la boutique. Des livres y étaient empilés pêle-mêle ; l’air était lourd de l’odeur de toutes ces pages moisies. Il y avait une porte, portant l’inscription : RÉSERVÉ AU PERSONNEL. Tower sortit un trousseau de clefs, qui tintèrent doucement tandis qu’il cherchait la bonne.
— Il a les mains qui tremblent, murmura Jake.
Eddie acquiesça de la tête.
— Je serais pareil, à sa place.
Tower trouva la clef qu’il cherchait, la glissa dans la serrure et ouvrit la porte. Il jeta de nouveau un œil en direction des trois hommes qui étaient passés lui rendre visite — des durs de Brooklyn — puis les fit entrer dans l’arrière-boutique. La porte se referma derrière eux, et Jake entendit le bruit d’un verrou qu’on pousse. Il douta que ce fût par Tower.
Jake leva les yeux vers le miroir anti-vol convexe suspendu dans un coin, vit Deepneau décrocher le téléphone situé sous la caisse, réfléchir une seconde, puis le reposer.
— Et maintenant, on fait quoi ? demanda Jake à Eddie.
— Je vais essayer un truc, dit Eddie. Je l’ai vu faire dans un film.
Il se tint face à la porte close, puis fit un clin d’œil à Jake.
— Bon, j’y vais. Si tout ce que je réussis à faire, c’est à me cogner le crâne, traite-moi de con, ne te gêne pas.
Avant que Jake pût lui demander de quoi il parlait, Eddie fonça droit dans la porte. Jake le vit fermer les yeux et faire la grimace. C’était l’expression d’un homme qui s’attend à prendre un grand coup.
Mais il n’y eut pas de grand coup. Eddie passa à travers la porte, tout simplement. Pendant une seconde, son mocassin dépassa, puis il disparut. Il y eut un frottement sourd, comme si on passait la main sur du bois brut.