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Roland hocha la tête.

— L’idée a fait plus que m’effleurer. Quoi qu’il en soit, les Manni connaissent l’existence de ces mondes, et en un sens, ils leur ont dévoué leur vie. Pour eux, vaadasch est le rite le plus sacré, l’état d’exaltation suprême. Mon père et ses amis connaissaient le secret des boules de cristal depuis longtemps ; je vous l’ai transmis moi-même. Le fait que l’Arc-en-Ciel du Magicien, le vaadasch et ces portes magiques puissent être une seule et même chose, nous l’avons deviné nous-mêmes.

— Où veux-tu en venir, mon chou ? demanda Susannah.

— Je veux simplement vous rappeler que j’erre depuis bien longtemps, dit Roland. Et à cause de ces changements dans le temps — de ce ramollissement du temps que vous avez tous ressenti, je le sais —, je me retrouve en quête de la Tour Sombre depuis plus de mille ans, parfois en survolant des générations entières comme un oiseau de mer volant d’une crête de vague à l’autre, en se mouillant à peine les pattes dans l’écume. Jamais, au cours de toutes ces années, je n’avais emprunté l’une de ces portes entre deux mondes, jusqu’au jour où je suis tombé sur les trois portes, sur la plage, au bord de la Mer Occidentale. Je n’avais aucune idée de ce que c’était, même si j’en connaissais un rayon, au sujet de vaadasch et des fragments de l’Arc-en-Ciel.

Roland tourna vers eux un regard sérieux.

— Vous parlez comme si mon monde contenait autant de passages magiques que le vôtre contient de… — il réfléchit un instant — d’avions ou de gares routières. Ce n’est pas le cas.

— L’endroit où nous nous trouvons en ce moment ne ressemble à aucun autre que tu as connu, Roland, dit Susannah.

Avec douceur, elle caressa du bout des doigts le poignet bruni du Pistolero.

— Nous ne sommes plus dans ton monde. Tu l’as dit toi-même, dans la version de Topeka où Blaine s’est fait sauter le caisson.

— C’est vrai, admit Roland. Tout ce que je veux, c’est que vous compreniez que ces portes sont peut-être beaucoup plus rares que vous ne l’imaginez. Et maintenant vous ne parlez plus d’en trouver une, mais deux. Des portes avec lesquelles vous pourriez viser dans le temps, comme on vise avec un pistolet.

Je ne vise pas avec ma main, pensa Eddie en frissonnant légèrement.

— Si tu tournes les choses comme ça, Roland, forcément, ça craint un peu.

— Bon alors, qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? demanda Jake.

— Je peux peut-être vous aider à répondre à cette question, répondit une voix.

Ils firent tous volte-face, mais Roland fut le seul à ne pas sursauter. Il avait entendu l’inconnu approcher, au milieu de leur palabre. Roland se tourna cependant vers lui avec intérêt, et il lui suffit d’un regard pour déterminer que l’homme qui se tenait au bord de la route, à cinq mètres d’eux environ, venait ou bien du monde de ses nouveaux amis, ou bien de pas très loin.

— Qui êtes-vous ? demanda Eddie.

— Où sont vos amis ? demanda Susannah.

— D’où venez-vous ? demanda Jake, les yeux brillants de curiosité.

L’inconnu portait un long manteau noir par-dessus une chemise sombre, au col relevé. Il avait de longs cheveux blancs, et ils lui collaient sur les côtés et devant, comme s’ils s’étaient agglutinés de peur. Son front était marqué d’une cicatrice en forme de T.

— Mes amis sont restés un peu en arrière, dit-il en désignant vaguement du pouce les bois qui s’étendaient derrière lui. C’est à Calla Bryn Sturgis que j’ai élu domicile. Avant cela, c’était à Détroit, dans le Michigan ; je travaillais dans un foyer pour sans-abri, je faisais la soupe et j’encadrais les réunions de AA. Un boulot que je connaissais bien. Et encore avant — pendant une courte période — j’étais à Topeka, au Kansas.

Il observa avec une sorte d’intérêt amusé les trois plus jeunes, qui sursautèrent.

— Et avant, à New York. Et encore avant, une petite ville du nom de Jerusalem’s Lot, dans l’état du Maine.

7

— Vous êtes de chez nous, dit Eddie dans une sorte de soupir. Doux Jésus, vous êtes vraiment de chez nous !

— Oui, il me semble bien, répondit l’homme au col relevé. Je m’appelle Donald Callahan.

— Vous êtes prêtre, dit Susannah.

Son regard passa de la croix qu’il portait autour du cou — petite et discrète, mais en or massif — à celle, plus grande et plus brute, qui lui barrait le front.

Callahan secoua la tête.

— Plus maintenant. Autrefois. Peut-être le redeviendrai-je un jour, si Dieu le veut, mais pas maintenant. Aujourd’hui je ne suis qu’un homme de Dieu. Puis-je vous demander… de quand vous venez ?

— De 1964, dit Susannah.

— De 1977, fit Jake.

— De 1987, conclut Eddie.

Les yeux de Callahan se mirent à briller.

— 1987. Moi je suis arrivé ici en 1983, selon les comptes de l’époque. Alors dites-moi quelque chose, jeune homme, quelque chose de très important. Est-ce que les Red Sox avaient gagné le championnat, quand vous êtes parti ?

Eddie bascula la tête en arrière et éclata de rire. Le son avait quelque chose de surprenant et de réjouissant à la fois.

— Non, l’ami, désolé. L’année dernière, ils ont raté la coupe d’un point — au Shea Stadium, contre les Mets — et puis ce type, Bill Buckner, qui jouait première base, s’est laissé surprendre par un tir bas de rien du tout. Il ne s’en remettra jamais. Approchez donc et asseyez-vous, qu’en dites-vous ? On n’a pas de café, mais Roland — c’est ce type à l’air ravagé, à ma droite — sait faire un très bon thé des bois.

Callahan porta son attention vers Roland, et il fit une chose extraordinaire : il posa un genou en terre, baissa légèrement la tête et porta le poing à son front balafré.

— Aïle, pistolero, puisse notre rencontre être heureuse, sur le sentier.

— Aïle, répondit Roland. Avancez, inconnu au cœur bon, et dites-nous quelle est votre requête.

Callahan leva vers lui un regard plein de surprise.

Roland le regarda à son tour avec sérénité, et lui dit :

— Heureuse rencontre ou pas, peut-être trouverez-vous ce que vous cherchez.

— Et vous de même, dit Callahan.

— Alors venez, dit Roland. Venez rejoindre notre palabre.

8

— Avant qu’on aille plus loin, je peux vous poser une question ?

C’était Eddie. À ses côtés, Roland avait fait du feu, et fouillait dans leur gunna commun, en quête du petit pot de terre — un des objets des Anciens — dans lequel il aimait laisser infuser le thé.

— Bien sûr, jeune homme.

— Vous dites que vous vous appelez Donald Callahan.

— Oui.

— Quel est votre deuxième prénom ?

Callahan pencha légèrement la tête sur le côté, arqua un sourcil et sourit.

— Frank. C’était le nom de mon grand-père. Ça a un sens particulier ?

Eddie, Susannah et Jake échangèrent un regard. Et dans ce regard, une évidence : Donald Frank Callahan. Dix-neuf.

— Visiblement, oui, remarqua Callahan.

— Peut-être, fit Roland, peut-être pas.

Il versa l’eau du thé, manipulant l’outre avec aisance.

— Vous avez subi un accident, on dirait, dit Callahan en désignant la main droite de Roland.

— Je fais avec.

— Avec l’aide de ses amis, on s’en sort, on pourrait dire, ajouta Jake, sans sourire.