Callahan acquiesça, sans comprendre, mais tout en sachant qu’il n’avait pas à savoir : ils formaient un ka-tet. Il ne connaissait peut-être pas le terme lui-même, mais peu importait le terme. C’était là, dans leur façon de se regarder et de bouger les uns par rapport aux autres.
— Maintenant que vous connaissez mon nom, dit Callahan, aurai-je le plaisir d’entendre les vôtres ?
Ils se présentèrent : Eddie et Susannah Dean, de New York. Jake Chambers, de New York. Ote, de l’Entre-Deux-Mondes. Roland Deschain, de Gilead qui-fut. Callahan accueillit d’un hochement de tête chacun à son tour, levant le poing au front.
— Et devant vous se présente Callahan, de Lot, dit-il lorsque les présentations furent terminées. Ou du moins, je l’étais. Je suppose que je ne suis plus maintenant que le Vieux. C’est ainsi qu’on m’appelle, à La Calla.
— Vos amis ne veulent pas se joindre à nous ? demanda Roland. Nous n’avons pas grand-chose à manger, mais il y a toujours du thé.
— Pas maintenant.
— Ah, fit Roland, en hochant la tête comme s’il comprenait.
— En tout cas, on a bien mangé, fit Callahan. C’était une bonne année, à La Calla — jusqu’à présent, dirons-nous — et nous serons heureux de partager ce que nous avons.
Il marqua une pause, comme s’il en avait trop dit, trop vite. Aussi ajouta-t-il :
— Peut-être. Si tout va bien.
— Si, répéta Roland. Un de mes vieux professeurs disait que c’était le seul mot de mille lettres.
Callahan éclata de rire.
— Pas mal ! Quoi qu’il en soit, nous sommes sans doute mieux lotis en nourriture que vous ne l’êtes. Nous avons aussi des boulrèves fraîches — c’est Zalia qui les a trouvées —, mais j’ai comme l’impression que vous êtes au courant. Il lui a semblé que l’emplacement, bien qu’étendu, avait déjà été visité.
— Jake les a trouvées, expliqua Roland.
— En fait, c’était Ote, dit Jake en caressant la tête du bafouilleux. Il doit être une sorte de limier à boulrèves.
— Depuis combien de temps avez-vous remarqué notre présence ? demanda Callahan.
— Deux jours.
Callahan réussit à avoir l’air à la fois amusé et exaspéré.
— Depuis qu’on vous suit, autrement dit. Et dire qu’on s’est cru tellement rusés.
— Si vous ne pensiez pas avoir besoin de plus rusé que vous, vous ne seriez pas venus, fit remarquer Roland.
— Vous dites vrai. Grand merci à vous.
— Venez-vous demander assistance et secours ? demanda Roland, avec seulement une pointe de curiosité dans la voix.
Mais Eddie Dean ressentit un frisson très très profond. Les mots parurent suspendus là, gonflés de leur résonance. Et il n’était pas le seul à ressentir cela. Susannah lui prit la main droite. Quelques secondes plus tard, celle de Jake se glissa dans la gauche.
— Ce n’est pas à moi de le dire, répondit Callahan, semblant soudain hésitant et peu sûr de lui — la peur, peut-être.
— Savez-vous que vous vous présentez devant la lignée d’Eld ? demanda Roland de cette même voix, douce et légèrement curieuse.
Il tendit la main vers Eddie, Susannah et Jake. Et même vers Ote.
— Car ils sont miens, tout comme je suis à eux. Nous formons un tout, un cercle qui roule. Et vous savez ce que nous sommes.
— Vraiment ? demanda Callahan. Vous tous ?
C’est Susannah qui prit la parole.
— Roland, dans quoi nous entraînes-tu ?
— Le rien est zéro, le rien ne coûte pas. Je ne suis votre obligé, ni vous le mien. Du moins pour l’instant. Ils ne sont pas décidés à demander.
Mais ils le feront, pensa Eddie. Mis à part les histoires de rose, d’épicerie et quelques petites virées vaadasch par-ci par-là, il ne se considérait pas comme particulièrement doué, d’un point de vue psychique. Mais pas besoin d’être médium pour deviner que ces gens — dont Callahan s’était fait le porte-parole — allaient demander. Quelque part, des marrons étaient tombés dans le feu, et c’était Roland qui était censé les en retirer.
Mais pas Roland tout seul.
Tu viens de commettre une grossière erreur, mon Vieux, pensa Eddie. Parfaitement compréhensible, mais une erreur tout de même. On n’est pas la cavalerie. On n’est pas en détachement. On n’est pas des pistoleros. On est seulement trois âmes perdues venues de la Grosse Pomme et qui…
Mais non. Non. Eddie savait qui ils étaient depuis River Crossing, quand les anciens s’étaient agenouillés dans la rue, sur le passage de Roland. Bon sang, il le savait depuis les bois (que dans sa tête il appelait toujours les Bois de Shardik), où Roland leur avait appris à viser avec l’œil, à tirer avec l’esprit, et à tuer avec le cœur. Pas trois, pas quatre. Un. Que Roland ait réussi à les finir ainsi, à les achever était horrible. Il était rempli de poison et il les avait embrassés, avec ses lèvres empoisonnées. Il avait fait d’eux des pistoleros, et Eddie avait-il sincèrement cru qu’il n’y aurait plus rien à faire dans ce monde écartelé et presque vide, pour la lignée d’Arthur l’Aîné ? Qu’ils auraient juste le droit de se balader le long du Sentier du Rayon jusqu’à ce qu’ils arrivent à la Tour Sombre de Roland et qu’ils réparent ce qui clochait ? Eh bien, il y avait du nouveau.
C’est Jake qui formula ce qui trottait dans l’esprit d’Eddie, et ce dernier n’apprécia pas la lueur d’excitation qu’il vit dans les yeux du garçon. Il se disait que plein de gamins avaient dû partir en guerre avec ce regard-là, qui disait « faites gaffe les gars, je vais tout casser ». Le pauvre gosse ne savait pas qu’il était empoisonné, et ça le sidérait, parce que personne n’était mieux placé que lui pour le savoir.
— Ils vont le faire, pourtant. N’est-ce pas, monsieur Callahan ? Ils vont demander.
— Je ne sais pas, répondit Callahan. Il faudrait les convaincre…
Il laissa sa phrase en suspens, et regarda Roland. Ce dernier secouait la tête.
— Ce n’est pas comme ça que ça marche, répliqua le Pistolero. N’étant pas de l’Entre-Deux-Mondes, vous ne le savez peut-être pas, mais ce n’est pas comme ça que ça marche. Notre travail n’est pas de convaincre. Notre affaire à nous, c’est le plomb.
Callahan poussa un profond soupir, puis hocha la tête.
— J’ai un livre. Les Contes d’Arthur, il s’appelle.
Les yeux de Roland se mirent à scintiller.
— C’est vrai ? Vraiment ? J’aimerais voir ce livre. J’aimerais beaucoup.
— Peut-être en aurez-vous l’occasion, dit Callahan. Les histoires ne ressemblent pas à celles de la Table Ronde, que je lisais enfant, mais…
Il secoua la tête.
— Je comprends ce que vous me dites, restons-en là. Il y a trois questions, je me trompe ? Et vous venez juste de me poser la première.
— Trois, oui, dit Roland. Trois est un nombre de puissance.
Si tu veux essayer un vrai nombre de puissance, mon pote Roland, tente le dix-neuf, pensa Eddie.
— Et il faut répondre oui aux trois.
Roland acquiesça.
— Et dans ce cas, il n’y a plus rien à demander. Nous sommes peut-être en errance, sai Callahan, mais personne ne nous fera reculer. Veillez à ce que vos amis — d’un mouvement de la tête, il désigna les bois, au sud — comprennent bien cela.