— Pas une seconde, à moins que moi aussi je l’aie oublié. Parce que j’ai entendu ce nom aussi, il n’y a pas si longtemps. Mais impossible de me rappeler où — puis, avec une certaine réticence — je vieillis.
— C’était dans la librairie, dit Jake.
Tout en parlant, il prit son sac, en manipula nerveusement les lanières, les défit. Puis il fit basculer le rabat, comme s’il voulait s’assurer que Charlie le Tchou-tchou et Tradéridéra, Devine-moi ! étaient toujours là, toujours réels.
— Le Restaurant Spirituel de Manhattan. C’est trop bizarre. La première fois, ça m’est arrivé, et la deuxième, j’ai regardé pendant que ça m’arrivait. Ça ferait une sacrée devinette, rien que ça.
Roland lui adressa un geste rapide de sa main diminuée, pour lui signifier de se dépêcher.
— M. Tower s’est présenté, reprit Jake, et j’en ai fait autant. Jake Chambers, j’ai dit. Et lui, il a dit…
— C’est un nom qui sonne bien, partenaire, intervint Eddie. C’est ce qu’il a dit. Et puis il a ajouté que Jake Chambers, ça ressemblait à un nom de héros de western.
— Le type qui débarque à Black Fork, Arizona, et qui nettoie la ville avant de reprendre son chemin, cita Jake. Et puis il a dit : « Quelque chose de Wayne D. Overholser, peut-être. »
Il fixa Susannah, avant de répéter.
— Wayne D. Overholser. Et si tu me dis que ça, c’est une coïncidence, Susannah…
Un sourire éclatant apparut soudain sur ses lèvres.
— … eh bien ! je te dirais de me botter mon petit cul de blanc.
Susannah éclata de rire.
— Pas besoin d’en venir là, petit insolent. Je ne crois pas à une coïncidence. Et quand on rencontrera ce fermier, cet ami de Callahan, j’ai l’intention de lui demander quel est son deuxième prénom. Par mon billet, je jurerais que non seulement ça commencera par un D, mais qu’en plus ça ressemblera étrangement à Dean, ou Dane, rien que quatre lettres…
Elle porta de nouveau la main juste sous son sein gauche.
— Mon Dieu ! Ces foutus gaz ! Je donnerais cher pour deux ou trois pastilles Rennie ou même une bouteille de…
Elle s’interrompit brusquement.
— Jake ? Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qui se passe ?
Jake tenait Charlie le Tchou-tchou entre ses mains, et il était devenu blanc comme un linge. Il avait les yeux écarquillés, sous le choc. À côté de lui, Ote émit un gémissement. Roland se pencha pour regarder, et ses yeux à lui s’arrondirent à leur tour.
— Grands dieux, murmura-t-il.
Eddie et Susannah se penchèrent. Le titre n’avait pas changé. L’image non plus : une locomotive anthropomorphique remontant une colline en soufflant, le mécanicien avec son large sourire, le phare qui formait un grand œil amical. Mais les lettres jaunes qui barraient le bas de la couverture, « Texte et illustrations de Béryl Evans », elles, avaient disparu. Aucun nom n’apparaissait.
Jake retourna le livre et en inspecta le dos. On y lisait Charlie le Tchou-tchou, et McCauley House, éditeur. Rien d’autre.
Au sud, des voix se rapprochaient. Callahan et ses amis revenaient. Callahan de La Calla. Callahan de Lot, comme il se faisait aussi appeler.
— La page titre, mon chou, dit Susannah. Regarde la page titre, vite. Jake ouvrit le livre. Une fois encore, il ne vit que le titre et le nom de l’éditeur, suivis cette fois d’un achevé d’imprimer.
— La page des droits, suggéra Eddie.
Jake tourna la page. Au verso de la page titre, à côté de celle où débutait l’histoire, se trouvaient les informations concernant les droits. Sauf qu’il n’y avait aucune information.
C’était tout. Des chiffres qui, ajoutés, faisaient dix-neuf. Le reste de la page était blanc.
CHAPITRE 5
Overholser
Susannah eut tout loisir d’observer, au cours de cette longue et riche journée, car Roland lui en donna l’occasion et parce que, une fois passées les nausées matinales, elle se sentit de nouveau en pleine forme.
Juste avant que Callahan et ses comparses n’arrivent, Roland lui murmura :
— Reste près de moi, et ne prononce pas un mot, sauf si je t’y invite. Et s’ils doivent te prendre pour ma sifine, qu’il en soit ainsi.
En d’autres circonstances, elle aurait sans doute trouvé une repartie coquine, à l’idée de passer pour la gentille petite maîtresse de Roland, sa petite bouillotte pour les froides nuits d’hiver, mais ce matin, ils étaient pris par le temps, et l’heure n’était pas à la plaisanterie, de toute évidence. L’air grave qu’arborait Roland ne laissait aucun doute. Et puis le rôle de femme de l’ombre, silencieuse et fidèle, l’attirait. N’importe quel rôle l’attirait. Même enfant, son plus grand bonheur était de faire semblant d’être quelqu’un d’autre.
Ce qui explique sans doute tout ce qui t’est arrivé par la suite, chérie, se dit-elle.
— Susannah ? fit Roland. Tu m’entends ?
— Très bien. Ne t’inquiète pas pour moi.
— Si tout se passe comme je l’entends, ils te verront peu mais tu les verras beaucoup.
Susannah était une femme noire, qui avait grandi dans l’Amérique du milieu du XXe siècle (Odetta avait applaudi les exploits de L’Homme invisible de Ralph Ellison, se balançant dans son fauteuil comme une enfant visitée par la grâce), aussi savait-elle exactement ce qu’il voulait. Et elle allait le lui donner. Une partie d’elle — cette méchante Detta Walker — qui en voudrait toujours à Roland, pour cet ascendant qu’il avait sur son cœur et sur son esprit, mais pour l’essentiel, elle le voyait tel qu’il était. Le dernier de son espèce. Peut-être même un héros.
Pendant que Roland faisait les présentations (elle fut présentée en tout dernier, après Jake et même Ote, presque en passant), Susannah eut tout le temps de considérer combien elle se sentait mieux, maintenant que ces crampes d’estomac la laissaient tranquille. Bon sang, même cette migraine tenace avait disparu, pourtant cette saleté lui avait pourri la vie — parfois à l’arrière du crâne, ou passant d’une tempe à l’autre, ou bien juste au-dessus de l’œil gauche, comme si son orbite allait exploser — et cela depuis plus d’une semaine. Et puis bien sûr, il y avait la comédie du matin. Elle se sentait nauséeuse, avec les jambes en coton, pendant une bonne heure. Elle n’avait jamais vomi, mais pendant cette première heure, elle était toujours à deux doigts.
Elle n’était pas stupide au point de se méprendre sur des symptômes pareils, mais elle avait des raisons de croire qu’ils ne voulaient rien dire. Elle espérait juste qu’elle ne se retrouverait pas gonflée comme une baleine, comme cette amie de sa maman, Jessica, non pas une, mais deux fois. Deux grossesses nerveuses, et pour chacune, on aurait dit qu’elle préparait des jumeaux. Des triplés, même. Mais il faut dire que Jessica Beasley avait cessé d’avoir ses règles, ce qui peut faire croire à une femme qu’elle est enceinte. Susannah savait qu’elle ne l’était pas pour une bonne et simple raison : elle avait toujours ses règles. Elles avaient commencé le jour même où ils s’étaient réveillés de nouveau sur le Sentier du Rayon, laissant le Palais Vert à quelque trente ou quarante kilomètres derrière eux. Et elle avait eu un autre cycle, depuis. Les deux fois, les règles avaient été extrêmement abondantes, et il lui avait fallu beaucoup de tissu pour absorber le flot brun, alors qu’avant cela, ses règles avaient toujours été légères, parfois même rien de plus que quelques gouttes que sa mère appelait les « roses de dame ». Pourtant elle ne se plaignait pas, parce qu’avant son arrivée dans ce monde, elle avait toujours souffert de règles douloureuses, voire insupportables. Les deux cycles qu’elle avait eus depuis le retour sur le Sentier du Rayon étaient passés sans aucune douleur. Sans ses chiffons imbibés qu’elle avait pris soin d’enterrer de part et d’autre du sentier, rien ne lui aurait indiqué que son corps marchait toujours. C’était peut-être dû à la pureté de l’eau.