— Ce sera à vous de décider par vous-même, l’heure venue.
Il resta silencieux quelques instants. Le fauteuil ripa sur un rocher qui affleurait. Devant eux, Ote trottinait entre Jake et Benny Slightman, qui étaient devenus amis avec cette promptitude effrayante typique des jeunes garçons. Elle se demanda si c’était une bonne idée. Car ces deux garçons étaient différents. Le temps leur montrerait sans doute à quel point, et pour leur plus grand chagrin.
— Il m’a fait peur, reprit Overholser, d’une voix si basse qu’elle était à peine audible, comme s’il se parlait à lui-même. C’était ses yeux, je pense. Surtout ses yeux.
— Mais vous voudriez continuer comme avant ? demanda Susannah.
Elle aurait certes voulu y mettre beaucoup plus de désinvolture, mais la fureur avec laquelle il répondit la fit toutefois sursauter.
— Vous êtes folle, femme ? Bien sûr que non ! Pas si je voyais un moyen de nous en sortir. Écoutez-moi bien ! Ce garçon — il désigna Tian Jaffords, qui marchait devant eux avec sa femme — ce garçon m’a carrément accusé de m’en courir. Il s’est assuré que tout le monde comprenait que je n’avais pas d’enfants en âge d’intéresser les Loups. Contrairement à lui, vous intuitez. Mais qu’est-ce qu’il croit ? Que je suis un imbécile incapable de faire un bilan ?
— Moi pas, fit Susannah, d’une voix calme.
— Mais lui ? Ça m’étonnerait pas.
Overholser s’exprimait comme un homme sous le crâne duquel l’orgueil le disputait à la peur.
— Est-ce que je veux donner les babés aux Loups ? Des babés qu’ils nous renvoient crânés, qui ne sont plus que des boulets pour la ville ? Non ! Mais je ne veux pas non plus qu’un mercenaire nous embarque dans une catastrophe, avec aucune issue de secours !
Elle le regarda par-dessus son épaule, et constata une chose fascinante. Maintenant, il voulait dire oui. Il voulait trouver une raison de dire oui. Voilà jusqu’où l’avait mené Roland, quasiment sans prononcer un mot. Par la seule force… de son regard.
Du coin de l’œil, elle aperçut du mouvement.
— Doux Jésus ! s’exclama Eddie.
Instinctivement, la main de Susannah se précipita sur une arme qu’elle n’avait pas. Elle se retourna et reprit sa position initiale dans le fauteuil. Face à eux, descendant la pente avec des précautions presque efféminées que jusque dans son ébahissement elle ne put s’empêcher de trouver amusantes, s’avançait un homme de métal d’au moins deux mètres de haut.
La main de Jake s’était portée au crampon de débardeur, sur la crosse du pistolet suspendu là.
— Tout doux, Jake ! le mit en garde Roland.
Ses yeux lançant des éclairs bleus, l’homme de métal s’immobilisa devant eux. Il se tint là, parfaitement impassible, pendant environ dix secondes, ce qui suffit largement à Susannah pour déchiffrer l’inscription sur son torse. North Central Positronics, se dit-elle, on est bon pour un rappel. Sans parler des Industries LaMerk.
Puis le robot leva un bras argenté, portant sa main argentée à son front d’acier.
— Aïle, pistolero, venu de si loin. Que vos journées soient longues et vos nuits plaisantes.
Roland porta les doigts à son front.
— Et le double du compte pour vous, Andy-sai.
— Grand merci.
Ses entrailles profondes et mystérieuses se mirent à cliqueter. Puis il se pencha vers Roland, ses yeux bleus lançant des éclairs plus vifs encore. Susannah vit la main d’Eddie ramper jusqu’à la crosse de bois de santal du vieux revolver qu’il portait. Roland, en revanche, ne cilla pas.
— J’ai préparé un bon repas, pistolero. Plein de bonnes choses données en abondance par notre terre, si fait.
— Grand merci à vous, Andy.
— J’espère que cela vous siéra.
Les entrailles du robot cliquetèrent de nouveau.
— En attendant, que diriez-vous d’entendre votre horoscope ?
CHAPITRE 6
La voie d’Eld
Vers deux heures de l’après-midi ce même jour, ils se retrouvèrent installés tous les dix autour de ce que Roland appelait un dîner de rancher.
— Pendant les corvées du matin, on regarde l’avenir avec amour, dit-il plus tard à ses amis. Pendant celles du soir, on regarde le passé avec nostalgie.
Eddie pensa qu’il plaisantait, mais, avec Roland, impossible de savoir vraiment. Le peu d’humour qui lui restait avait atteint le point de dessiccation.
Ce n’était pas le meilleur repas qu’Eddie eût fait, car le banquet organisé par les habitants de River Crossing conservait la place d’honneur, mais après des semaines passées dans les bois, à ne se nourrir qu’aux burritos à la pistolero (et à chier de petites crottes de lapin dures comme la pierre deux fois par semaine au mieux), il se réjouit de l’aubaine. Andy leur servit d’énormes steaks saignants et nappés de sauce aux champignons. Ils étaient accompagnés de haricots, de rouleaux qui rappelaient des tacos, et de maïs grillé. Eddie tenta de croquer dans un épi, et le trouva dur mais savoureux. Il y avait aussi de la salade de chou et de carottes, confectionnée, comme Tian Jaffords s’empressa de le leur dire, par sa femme ici présente. On leur offrit ensuite un fabuleux gâteau du nom de nappé aux fraises. Et du café, bien sûr. Eddie eut le sentiment qu’à eux quatre, ils avaient bien dû en boire un gallon. Même Ote eut droit à une goutte. Jake posa devant lui une soucoupe remplie du breuvage noir et fort. Ote le renifla, lâcha un « caf’ ! », puis lapa le tout avec une grande célérité.
Ils n’abordèrent pas de sujet grave pendant le repas (« On ne mélange pas nourriture et palabre », c’était là l’une de ces petites pépites de sagesse chères à Roland), pourtant Eddie apprit beaucoup de Jaffords et de sa femme, surtout sur la vie quotidienne dans ce que Tian et Zalia appelaient « les terres frontalières ». Eddie espérait que Susannah (assise près d’Overholser) et Jake (assis à côté du gamin qu’Eddie surnommait déjà Benny le Kid) en apprendraient autant que lui. Il aurait cru que Roland se serait placé à côté de Callahan, mais Callahan n’était à côté de personne. Il emporta sa part un peu à l’écart, dit les grâces, et mangea seul. Et peu, d’ailleurs. Était-il furieux contre Overholser pour lui avoir volé la vedette, ou solitaire de nature ? Difficile à dire en si peu de temps, mais si on lui avait mis un pistolet sur la tempe, Eddie aurait voté pour la seconde solution.
Ce qui frappa le plus Eddie, c’est combien cette partie du monde était civilisée. À côté, Lud, avec ses Gris et ses Ados, faisait penser aux Iles Cannibales dans une histoire de marins pour enfants. Ces gens avaient des routes, des lois, et un système de gouvernement qui rappelait à Eddie les assemblées générales municipales de Nouvelle-Angleterre. Elles se tenaient dans une Salle du Conseil, avec une plume qui semblait tenir lieu de symbole d’autorité. Pour convoquer un conseil, il fallait faire tourner la plume. Si assez de gens la touchaient quand elle passait chez eux, un conseil pouvait se tenir. Dans le cas contraire, le conseil n’avait pas lieu. On envoyait deux personnes porter la plume, et on croyait leur décompte sur parole. Eddie doutait que le système puisse marcher à New York, mais dans un endroit comme celui-ci, c’était semble-t-il une bonne façon de faire.
Il y avait au moins soixante-dix autres Callas, disséminées en arc de cercle au nord et au sud de Calla Bryn Sturgis. Calla Bryn Lockwood au sud, et Calla Amity au nord, comptaient aussi des fermes et des ranchs, et subissaient aussi les assauts périodiques des Loups. Plus au sud, on trouvait Calla Bryn Bouse et Calla Staffel, avec leurs vastes étendues herbeuses, dont Jaffords leur apprit qu’ils étaient aussi victimes des attaques des Loups… du moins le croyait-il. Plus au nord, Calla Sen Pinder et Calla Sen Chre étaient constituées de fermes et d’élevage de moutons.