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— Je veux en savoir plus, au sujet de ce voyage à New York, fit Eddie, s’immobilisant subitement, juste en face du campement, assez près pour voir les mouvements autour du feu. Pas de blagues, Andy.

— Vous irez vaadasch, sai Eddie ! Vous et vos amis. Vous devrez faire attention. Quand vous entendrez le kammen — le carillon, intuitez bien — vous devrez tous vous concentrer les uns sur les autres. Pour ne pas vous perdre.

— Comment tu sais ces trucs ? demanda Eddie.

— Question de programmation. C’était votre horoscope, sai. C’est gratuit.

Puis, avec ce qui parut à Eddie le comble de la démence, il poursuivit :

— Sai Callahan — le Vieux, vous intuitez — il dit que je n’ai pas d’autorisation, pour dire l’avenir, alors il ne faut jamais faire payer.

— Sai Callahan dit vrai, dit Eddie, qui ajouta, alors qu’Andy repartait en direction du camp : Mais reste donc une minute, Andy. Si cela te sied, je te prie.

La rapidité avec laquelle tout ça sonnait juste avait quelque chose d’affolant.

Andy s’arrêta bien volontiers et se tourna vers Eddie, ses yeux bleus scintillant. Eddie avait à peu près mille questions à lui poser sur le vaadasch, mais il y avait un sujet qui l’intriquait encore plus.

— Tu es au courant, pour ces Loups.

— Oh oui. C’est moi qui l’ai dit à sai Tian. Il était furax.

À nouveau, Eddie crut entendre une certaine suffisance dans la voix d’Andy… mais ce n’était probablement qu’une illusion, n’est-ce pas ? Un robot — même un robot survivant des temps anciens — ne pouvait se réjouir des désagréments subis par les humains ? Si ?

Il ne t’a pas fallu longtemps pour oublier le mono, pas vrai, chéri ? résonna la voix de Susannah dans son esprit. Suivie par celle de Jake. Blaine est peine. Puis, juste après, la sienne : Si tu t’entêtes à traiter ce type comme un vulgaire bout de métal qui dit l’avenir dans une fête foraine, Eddie, mon vieux, Tu n’auras que ce que tu mérites.

— Parle-moi des Loups, dit Eddie.

— Que voulez-vous savoir, sai Eddie ?

— D’où ils viennent, pour commencer. L’endroit où ils se sentent chez eux, où ils peuvent mettre pied à terre et péter un bon coup, si ça les chante. Pour qui ils travaillent. Pourquoi ils prennent ces enfants. Et pourquoi ceux qu’ils emmènent reviennent bousillés.

Puis une autre question lui vint subitement à l’esprit. La plus évidente, peut-être.

— Et aussi, comment tu sais qu’ils vont venir ?

Nouveaux cliquetis à l’intérieur d’Andy. Beaucoup de cliquetis, cette fois-ci, une pleine minute de cliquetis. Quand Andy reprit la parole, sa voix avait changé. Elle fit penser à Eddie à celle de l’agent Bosconi, dans son quartier. Brooklyn Avenue, c’était le terrain de chasse de Bosco Bob. Si vous vous contentiez de le croiser gentiment dans la rue, pendant sa ronde, faisant tournoyer sa matraque, Bosco vous parlait comme un être humain à un autre être humain — comment ça va, Eddie, et ta mère, comment elle va, ces jours-ci, et ton bon à rien de frangin, quand est-ce que tu passes pro ? OK, on se voit à la salle de sport, t’attire pas d’ennuis, bonne journée. Mais il suffisait qu’il ait l’impression que vous aviez fait quelque chose de pas clair pour que Bosco Bob se transforme en bulldozer. Cet agent Bosconi-là ne souriait pas, et derrière ses lunettes, ses yeux ressemblaient à deux disques de verglas en plein février (et, quelle coïncidence, c’était justement la Période du Bouc, de ce côté-ci du Grand Je-ne-sais-quoi). Bosco Bob n’avait jamais levé la main sur Eddie, mais une ou deux fois — dont l’une, juste après l’incendie de l’épicerie de Woo Kim par des gamins — il avait été certain que cet enfoiré en bleu l’aurait volontiers cogné, si Eddie s’était montré assez stupide pour jouer au plus malin. Sans aller jusqu’à parler de schizophrénie — du moins, pas du genre Detta/Odetta —, on n’en était pas loin. L’agent Bosconi avait deux visages. Le premier était un chic type. Le second était un flic.

Quand Andy reprit la parole, il n’avait plus la voix de cet oncle bien intentionné mais stupide, celui du genre à croire dur comme fer qu’Elvis était encore vivant et qu’il habitait à Buenos Aires. Cet Andy-là parlait sans aucune émotion, comme s’il était mort.

Comme un vrai, robot, autrement dit.

— Quel est votre mot de passe, sai Eddie ?

— Hein ?

— Mot de passe. Vous avez dix secondes. Neuf… huit… sept…

Eddie se remémora les films d’espionnage qu’il avait vus.

— Tu veux dire qu’il faut que je trouve un truc du genre « les roses sont éclatantes au Caire », et que toi tu répondras « seulement dans le jardin de Mme Wilson », et alors moi je dirai…

— Mot de passe incorrect, sai Eddie… deux… un… zéro.

De l’intérieur d’Andy monta un martèlement sourd qu’Eddie trouva étonnamment déplaisant. On aurait dit la lame affûtée d’un couperet tranchant la viande et allant se planter dans la planche à découper, en dessous. Pour la première fois, il se surprit à penser aux Grands Anciens, ceux qui avaient probablement construit Andy (ou peut-être les ancêtres même des Anciens, appelons-les les Véritables Anciens — qui pouvait le dire ?). Pas des gens qu’Eddie aurait rêvé de rencontrer, s’il se fiait aux vestiges qu’il avait vus à Lud.

— Vous avez droit à un deuxième essai, fit la voix froide.

La voix rappelait celle qui avait demandé à Eddie s’il voulait entendre son horoscope, mais ce n’était qu’une faible ressemblance, rien de plus.

— Souhaitez-vous retenter votre chance, Eddie de New York ?

Eddie réfléchit très vite.

— Non. Ça va. C’est une info confidentielle, pas vrai ?

Encore des cliquetis. Puis :

— Confidentiel : écrit ou composé dans le secret, information dont l’accès est limité, par exemple dans un document ou un q-disc. Accès limité aux personnes autorisées ; ces personnes sont identifiées par le mot de passe.

Il y eut une autre pause, pendant laquelle Andy parut réfléchir, puis il conclut :

— Oui, Eddie, cette information est confidentielle.

— Pourquoi ?

Eddie n’attendait pas de réponse, pourtant Andy lui en donna une.

— Directive numéro Dix-Neuf.

Eddie lui donna une bourrade sur son flanc de métal.

— Mon ami, voilà qui ne me surprend pas du tout. La bonne vieille Directive numéro Dix-Neuf.

— Souhaitez-vous entendre votre horoscope détaillé, Eddie-sai ?

— Une autre fois, peut-être.

— Et pourquoi pas une petite chanson, par exemple « Le jus de Jimmy que j’ai bu hier soir » ? Les paroles sont très amusantes.

Les notes aiguës d’un sifflet montèrent du diaphragme d’Andy.

Eddie, qui trouvait plutôt alarmante cette idée des paroles amusantes, accéléra le pas.

— Pourquoi on y reviendrait pas un peu plus tard ? Parce que pour l’instant, j’ai surtout besoin d’une autre tasse de café.

— Grand bien vous en fasse, sai, dit Andy.

Eddie trouva que c’était la voix de quelqu’un qui se sentait délaissé, comme Bosco Bob quand il lui avait annoncé qu’il serait sans doute trop pris pour jouer en professionnel l’été suivant.