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Roland était assis sur un affleurement rocheux, buvant lui-même une tasse de café. Il écouta Eddie sans mot dire, et ne manifesta aucune émotion, si ce n’est un léger haussement de sourcil à la mention de la fameuse Directive numéro Dix-Neuf.

De l’autre côté de la clairière, Slightman le Jeune avait sorti une sorte de pipe qui faisait des bulles incroyablement résistantes. Ote leur courait après, il réussit à en faire exploser quelques-unes avec ses dents, puis finit par comprendre ce que Slightman le Jeune attendait de lui : qu’il les regroupe en une fragile petite pile de lumière. Cette pyramide de bulles rappela à Eddie l’Arc-en-Ciel du Magicien, ces redoutables bulles de verre. Et Callahan en possédait-il réellement une ? La pire du lot ?

Derrière les garçons, au bord de la clairière, Andy se tenait debout, ses bras d’argent croisés sur son buste d’acier. Eddie pensa qu’il attendait de pouvoir nettoyer les restes du repas qu’il avait transporté jusqu’ici et préparé pour eux. Le parfait serviteur. Il cuisine, il nettoie, il vous informe que vous allez rencontrer une dame d’ombres. Mais n’espérez pas qu’il violera la Directive numéro Dix-Neuf. Pas sans le mot de passe, en tout cas.

— Venez par ici, les amis, vous voulez bien ? appela Roland, en élevant légèrement la voix. Il est temps de faire un peu palabre. Ce ne sera pas long. Ce qui n’est pas plus mal, au moins pour nous, car nous avons déjà palabré, avant l’arrivée de sai Callahan auprès de nous, et qu’au bout d’un temps, trop de palabre rend malade.

Ils s’approchèrent et s’assirent près de lui comme des enfants obéissants, ceux de La Calla, et ceux venus de beaucoup plus loin, et qui n’avaient sans doute pas encore parcouru la moitié du chemin.

— Avant tout, je souhaite entendre ce que vous savez de ces Loups. Eddie m’a appris qu’Andy ne désire pas forcément révéler d’où lui vient sa connaissance du sujet.

— Vous dites vrai, grogna Slightman l’Aîné. Ceux qui l’ont fabriqué, ou ceux qui sont venus après l’ont quasiment bâillonné sur cette question, bien qu’il nous prévienne toujours de leur venue. Sur la plupart des autres sujets, il est souvent impossible de le faire taire.

Roland regarda en direction du gros fermier de La Calla.

— Vous voulez bien nous mettre sur la piste, sai Overholser ?

Tian Jaffords eut l’air déçu qu’on ne l’ait pas sollicité. Sa femme avait l’air déçue pour lui. Slightman l’Aîné hocha la tête comme s’il s’était attendu au choix de Roland. Overholser lui-même ne se gonfla pas d’orgueil comme Eddie l’aurait cru. Il se contenta de baisser les yeux sur ses jambes croisées et ses bottillonnes égratignées pendant environ trente secondes, tout en se frottant la joue et en réfléchissant. La clairière était tellement silencieuse qu’Eddie entendait parfaitement le frottement de la paume du fermier contre sa barbe de deux ou trois jours. Il finit par pousser un soupir, hocha la tête et releva les yeux vers Roland.

— Grand merci à vous. Vous n’êtes pas comme je le croyais, je dois bien avouer. Ni vous, ni votre tet.

Overholser se tourna vers Tian.

— Tu as eu raison de nous traîner ici, Tian Jaffords. C’est une réunion qu’il fallait avoir, grand merci à toi.

— Ce n’est pas moi qui vous ai amenés ici, fit Jaffords. C’est le Vieux.

Overholser hocha la tête en direction de Callahan. Callahan lui rendit son hochement de tête, puis dessina une croix dans l’air avec sa main portant une cicatrice — comme pour dire que ce n’était pas lui non plus, mais Dieu, qui était responsable de leur présence ici. C’était peut-être le cas, mais dès qu’il s’agissait de tirer les marrons du feu, pour chaque dollar qu’il parierait sur Dieu ou sur l’Homme Jésus, ces pistoleros célestes, il en miserait deux sur Roland de Gilead.

Roland qui attendait, le visage exprimant le plus grand calme et la politesse la plus parfaite.

Overholser finit par prendre la parole. Il parla pendant quinze minutes, avec lenteur, mais sans jamais s’éloigner du sujet. Pour commencer, il y avait la question des jumeaux. Les habitants de La Calla savaient bien que les naissances doubles étaient plutôt une exception que la règle, en d’autres lieux et en d’autres temps, mais dans leur aire du Grand Croissant, c’étaient les singletons, comme le petit Aaron des Jaffords, qui faisaient figure de raretés — de grandes raretés.

Et, environ cent vingt ans auparavant (ou peut-être cent cinquante ; avec le temps de chez eux, impossible de dater les événements avec précision), les Loups avaient commencé leurs rafles. Ils ne venaient pas exactement une fois par génération, ce qui aurait voulu dire tous les vingt ans à peu près, l’intervalle était plus long. Pourtant, pas beaucoup plus.

Un moment, Eddie songea à demander à Overholser et à Slightman comment les Grands Anciens avaient pu faire taire Andy concernant les Loups, si les Loups avaient commencé leurs rafles moins de deux cents ans auparavant, mais il ne prit pas cette peine. Poser des questions sans réponse était une perte de temps, aurait dit Roland. Pourtant, c’était intéressant, n’est-ce pas ? Intéressant de se demander quand quelqu’un (ou quelque chose) avait programmé en dernier Andy le Messager (Nombreuses Autres Fonctions).

Et pourquoi.

Les enfants, poursuivit Overholser, un de chaque paire âgée de trois à quatorze ans environ, étaient emmenés à l’est, en Terre de Tonnefoudre (Eddie remarqua que, pendant toute cette partie du récit, Slightman l’Aîné avait passé le bras autour des épaules de son fils). Ils restaient là-bas pendant un temps relativement court — quatre semaines, peut-être bien huit. Puis la plupart d’entre eux revenaient. Pour ceux qui ne revenaient pas, on supposait qu’ils étaient morts dans la Terre des Ténèbres et qu’ils n’avaient pas seulement été décérébrés, mais tués lors du rite mystérieux et maléfique qui s’y déroulait.

Ceux qui revenaient étaient devenus, dans le meilleur des cas, des idiots dociles. Un garçon de cinq ans pouvait avoir perdu tout le langage difficilement appris, réduit à babiller et montrer du doigt ce qu’il voulait. D’autres, qui n’avaient plus mis de couches depuis deux ou trois ans, étaient contraints d’en porter de nouveau, et ce jusqu’à l’âge de dix ou même douze ans.

— Mon-salaud, Tia pisse au lit une fois par semaine au moins, encore aujourd’hui, et on peut être sûr qu’elle se chie aussi dessus une fois par lune, lança Jaffords.

— Écoutez-le, approuva sombrement Overholser. Mon propre frère, Welland, en était là jusqu’à sa mort. Et bien sûr, il faut les surveiller plus ou moins tout le temps, parce que s’ils tombent sur un plat qu’ils aiment, ils vont en manger jusqu’à ce qu’ils implosent. Qui surveille la tienne en ce moment, Tian ?

— Ma cousine, répondit Zalia avant que Tian pût parler. Heddon et Hedda commencent à donner un coup de main ; ils sont devenus assez grands…

Elle s’interrompit, semblant soudain comprendre ce qu’elle disait. Sa bouche se tordit, et elle se tut. Eddie croyait comprendre. Heddon et Hedda étaient en âge de donner un coup de main, oui. L’année prochaine, l’un d’eux le pourrait toujours. Mais l’autre…

Un enfant enlevé à l’âge de dix ans revenait parfois avec quelques rudiments de langage sauvés du naufrage, mais n’irait pas plus loin. Ceux qui partaient plus âgés étaient sans doute les cas les plus tristes, car il semblait qu’ils gardaient une vague conscience de ce qui leur avait été volé. Ceux-là avaient tendance à pleurer beaucoup, ou simplement à se renfermer sur eux-mêmes et à fixer l’est, comme s’ils étaient perdus. Comme s’ils voyaient là-bas leurs pauvres cerveaux, tournant comme des oiseaux dans le ciel noir. Au fil des années, une demi-douzaine d’entre eux s’étaient même suicidés (Callahan se signa une nouvelle fois).