Roland jeta un œil à Overholser, haussant les sourcils.
— Ça fait vingt-trois ans, remarquez bien, fit ce dernier, mais je dirais qu’avec soixante, on ne tombe pas loin.
— Vous les appelez des Loups, mais que sont-ils, en réalité ? Des hommes ? Ou autre chose ?
Overholser, Slightman, Tian et Zalia : l’espace d’une seconde, Eddie sentit qu’ils partageaient le même khef, il pouvait presque les entendre. Il se sentit seul et délaissé, comme lorsqu’on voit un couple s’embrasser au coin d’une rue, tous deux enveloppés dans les bras l’un de l’autre ou se regardant dans les yeux, totalement perdus dans le regard de l’autre. Bon, il n’avait plus aucune raison de ressentir ce genre de choses, pas vrai ? Il avait son propre ka-tet, son propre khef. Sans parler de sa propre femme.
Il vit du coin de l’œil que Roland faisait ce petit geste de la main qui lui était devenu tellement familier, et qui signifiait : Allez, les gars, on n’a pas toute la journée.
— Impossible d’être certains, répondit Overholser. Ils ressemblent à des hommes, mais ils portent des masques.
— Des loups, dit Susannah.
— Si fait, jeune dame, des masques de loups, aussi gris que leurs chevaux.
— Vous dites qu’ils viennent tous sur des chevaux gris ? demanda Roland.
Le silence fut cette fois-ci plus bref, mais Eddie ressentit à nouveau la magie du khef et du ka-tet, des esprits qui communiquent de manière tellement élémentaire qu’on ne peut même pas parler de télépathie ; c’était plus que de la télépathie classique.
— Mon-salaud ! s’exclama Overholser — une expression argotique qui semblait signifier : Tu peux le dire, mon vieux, et me fais pas l’insulte de reposer cette question. Tous sur des chevaux gris. Ils portent des pantalons gris qui ressemblent à de la peau. Des bottes noires avec d’énormes éperons cruels, écoutez-moi bien, je vous prie. Des capes vertes à capuche. Et ces masques. On sait que ce sont des masques, parce qu’on en a retrouvé. On dirait de l’acier, mais au soleil ils pourrissent comme de la chair, saloperies.
— Ah.
Overholser lui adressa un regard de côté plutôt insultant, du genre qui veut dire T’es bête ou juste un peu lent ? Puis Slightman enchaîna :
— Leurs chevaux sont rapides comme l’éclair. Parfois, ils calent un babé à l’avant de la selle, et un autre derrière.
— Vraiment ? demanda Roland.
Slightman hocha énergiquement la tête.
— Grand merci aux dieux.
Il vit Callahan dessiner à nouveau une croix dans l’air, en soupirant.
— Pardon, le Vieux.
Callahan haussa les épaules.
— Vous étiez là avant moi. Appelez-en à tous les dieux que vous voudrez, du moment que vous n’oubliez pas que je les considère tous comme inventés.
— Et ils arrivent de Tonnefoudre ? demanda Roland, ignorant le dernier échange.
— Si fait, dit Overholser. Vous verrez, c’est dans cette direction, à environ cent roues, dit-il en pointant le doigt vers le sud-est. On sort du bois sur la dernière colline avant le Croissant. De là, on voit toute la Plaine de l’Ouest, et au-delà, une étendue de ténèbres, comme un nuage de pluie à l’horizon. On dit, Roland, qu’il y a très longtemps, on apercevait des montagnes, dans cette région.
— Comme les Rocheuses depuis le Nebraska, soupira Jake.
Overholser lui lança un regard.
— Je vous demande pardon, Jake-soh ?
— Rien, répondit-il, avec un petit sourire embarrassé à l’intention du gros fermier.
Pendant ce temps, Eddie enregistrait le terme qu’Overholser avait employé. Il n’avait pas dit sai, mais soh. Encore un détail intéressant.
— Nous avons entendu parler de Tonnefoudre, dit Roland.
L’absence d’émotion dans sa voix avait quelque chose de terrifiant, et Eddie se réjouit de sentir la main de Susannah se glisser dans la sienne.
— D’après ce qu’on raconte, c’est un pays de vampires, de croque-mitaines et de tahines, leur dit Zalia.
Elle parlait d’une petite voix, presque chevrotante.
— Bien sûr, ça remonte à loin…
— Mais c’est vrai, fit Callahan, d’une voix dure, mais dans laquelle Eddie sentit poindre la peur, très clairement. Il y a des vampires — et bien d’autres choses, probablement — et Tonnefoudre est leur nid. Nous pourrons en reparler une autre fois, pistolero, si cela vous sied. Pour le moment, écoutez-moi seulement, je vous prie : sur les vampires, j’en sais pas mal. Je ne sais pas si les Loups leur amènent les enfants de La Calla — j’ai tendance à croire que non —, mais oui, il y a bel et bien des vampires.
— Pourquoi pensez-vous que j’aie le moindre doute à ce sujet ? demanda Roland.
Callahan baissa les yeux.
— Parce que c’est le cas de beaucoup de gens. Moi-même j’ai douté. J’ai beaucoup douté, et…
Sa voix se brisa. Il se racla la gorge, puis lorsqu’il reprit la parole, ce fut presque dans un souffle.
— … et c’est ce qui a causé ma perte.
Roland resta silencieux quelques instants, accroupi sur les talons de ses vieilles bottes, les bras enroulés autour de ses genoux osseux, se balançant très légèrement d’avant en arrière. Puis il se tourna vers Overholser :
— À quelle heure viennent-ils ?
— Le jour où ils ont pris Welland, mon frère, c’était le matin, dit le fermier. Peu après le petit déjeuner. Je m’en souviens, parce que Welland avait demandé à notre Ma s’il pouvait emporter son bol de café à la cave. Mais la dernière fois… quand ils ont pris la sœur de Tian et le frère de Zalia, et beaucoup d’autres…
— J’ai perdu deux nièces et un neveu, glissa Slightman l’Aîné.
— Cette fois-là, c’était peu après midi, la cloche de la Salle du Conseil venait de sonner. Quant au jour, on le sait parce qu’Andy le connaît, et que ça, il veut bien nous le dire. Et alors on entend le tonnerre des sabots quand ils s’en viennent de l’est et on voit se lever le nuage de poussière qu’ils soulèvent sur leur passage…
— Ainsi, vous savez quand ils arrivent, fit Roland. En fait, vous l’apprenez par trois biais : Andy, le bruit des sabots, et le nuage de poussière.
Overholser, comprenant ce que Roland sous-entendait, était devenu rouge brique des pommettes jusqu’à la base du cou.
— Ils viennent armés, Roland, savez-vous. Avec des fusils — des carabines, mais aussi des revolvers comme en porte votre propre ka-tet, et des grenades — et ce n’est pas tout. Ils ont aussi les armes redoutables des Grands Anciens, des lumitriques qui tuent instantanément tout ce qu’ils touchent, des boules de métal volantes qu’on appelle des drones ou des vifs d’argent. Les lumitriques vous brûlent la peau jusqu’à ce qu’elle devienne toute noire, le cœur s’arrête — c’est peut-être électrique, ou peut-être…
Eddie entendit d’abord fantomique. Il crut qu’Overholser essayait de dire « anatomique », puis il comprit que c’était sans doute « atomique ».