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— Une fois que les drones vous ont reniflés, ils vous suivent, peu importe à quelle vitesse vous courez, renchérit le fils de Slightman. Même si vous zigzaguez. Pas vrai, Pa ?

— Mon-salaud, confirma Slightman l’Aîné. Puis il leur pousse des lames qui tournent dans tous les sens et qui vous découpent en morceaux en moins de deux.

— Tous sur des chevaux gris, murmura Roland, d’un air pensif. Tous de la même couleur. Quoi d’autre ?

Rien d’autre, apparemment. Tout avait été dit. Ils arrivaient de l’est le jour prédit par Andy, et l’espace d’une heure épouvantable — peut-être plus — toute La Calla résonnait du tonnerre des sabots de ces chevaux gris et des cris de désespoir des parents ravagés. Les capes vertes virevoltaient. Les masques de loups, qui semblaient en métal et qui pourrissaient comme de la chair au soleil, grognaient de toutes leurs dents. Les enfants étaient enlevés. Parfois ils en oubliaient une paire et les jumeaux n’étaient pas séparés, ce qui laissait penser que la prescience des Loups n’était pas parfaite. Pourtant, ils devaient être balèzes, pensa Eddie, puisque même quand les parents éloignaient les enfants (ce qui était souvent le cas) ou qu’ils les cachaient (comme c’était presque toujours le cas), les Loups les dénichaient quand même, et sans traîner. Même sous une pile de vives-raves ou sous une meule de foin, ils les trouvaient. Les habitants de La Calla qui tentaient de leur tenir tête étaient abattus, grillés par les lumitriques — une sorte de laser, peut-être — ou découpés en morceaux par les drones volants. Cette dernière monstruosité rappela à Eddie un petit film d’horreur qu’Henry l’avait emmené voir au cinéma, quasiment de force. Fantasmes, ça s’appelait. Là-bas, au vieux Majestic. Au coin de Brooklyn et de Markey Avenue. Comme trop de souvenirs de son ancienne vie, le Majestic empestait la pisse, le pop-corn, et la gnôle qu’on vous vend dans des sacs en papier kraft. Parfois on retrouvait des seringues dans les allées. Rien de bien riant, c’est sûr, pourtant, parfois — la nuit souvent, quand le sommeil tardait à venir — une partie intime de lui regrettait la vie à l’époque du Majestic. Son cœur la pleurait comme un enfant kidnappé pleurant sa mère.

Les enfants étaient emmenés, le tonnerre des sabots repartait d’où il était venu, et c’était fini.

— Non, c’est pas fini, fit Jake. Ils doivent bien les ramener, pas vrai ?

— Non, dit Overholser. Les crânés reviennent par le train, écoutez-moi, il y a un gros tas de ferraille, je pourrais vous le montrer, et — Quoi ? Qu’est-ce qui va pas ?

Jake était bouche bée, le visage complètement blême.

— On a eu une mauvaise expérience, avec un train, il n’y a pas si longtemps, dit Susannah. Les trains qui ramènent vos enfants, ce sont des monorails ?

Non. Pour tout dire, ni Overholser, ni les Jaffords, ni les Slightman père et fils n’avaient la moindre idée de ce qu’était un monorail (Callahan, qui avait fait un tour à Disneyland adolescent, le savait, lui). Les trains dans lesquels revenaient les enfants étaient tractés par de bonnes vieilles locomotives (Dieu merci, aucune d’elles ne s’appelle Charlie, pensa Eddie), sans conducteur, et dotées d’un ou deux wagons plats, sur lesquels étaient entassés les enfants. À leur arrivée, la plupart du temps ils hurlaient de peur (et du fait des insolations, aussi, s’il faisait chaud et clair à Tonnefoudre), tout couverts de nourriture et de leurs propres excréments, et complètement déshydratés, pour couronner le tout. Il n’y avait pas de gare en amont, même si Overholser émettait l’hypothèse qu’il y en avait eu, dans les siècles précédents. Une fois les enfants débarqués, des chevaux dégageaient les wagons de la tête de ligne rouillée. Eddie se dit qu’ils auraient pu évaluer le nombre de rafles des Loups en comptant les locomotives mises à la casse, comme on évalue l’âge d’un arbre en comptant les anneaux dans la souche.

— Et la longueur du voyage ? Vous avez une idée ? demanda Roland. À en juger par leur état quand ils arrivent ?

Overholser jeta un regard à Slightman, puis à Tian et à Zalia.

— Deux jours ? Trois ?

Ils haussèrent les épaules et acquiescèrent.

— Deux ou trois jours, dit Overholser à Roland, avec peut-être plus d’assurance qu’il n’en ressentait, à en juger par la tête que faisaient les autres.

— Assez longtemps pour attraper des coups de soleil, et pour manger presque toutes les rations qu’ils leur avaient laissées…

— Ou s’en barbouiller le corps, grogna Slightman.

— … mais pas assez longtemps pour mourir d’insolation, termina Overholser. Si vous vous en tenez à ça pour juger à quelle distance de La Calla ils se trouvaient, tout ce que je peux dire, c’est que je vous souhaite bien du plaisir avec cette devinette, parce que personne sait à quelle vitesse va le train en traversant les plaines. De ce côté de la rivière, il arrive plutôt lentement, mais ça veut pas dire grand-chose.

— C’est vrai, acquiesça Roland.

Il réfléchit une seconde.

— Il reste vingt-sept jours ?

— Vingt-six, maintenant, rectifia doucement Callahan.

— Juste une chose, Roland, dit Overholser.

Il avait l’air de s’excuser, pourtant sa mâchoire carrée affirmait le contraire. Eddie se dit qu’il était le genre de gars qu’on pouvait détester au premier regard. Enfin, si on avait un problème avec les figures d’autorité, ce qui avait toujours été le cas d’Eddie.

Roland leva les sourcils, comme une question silencieuse.

— Nous n’avons pas dit oui.

Overholser se tourna vers Slightman, comme pour obtenir son assentiment. Ce dernier hocha la tête.

— Vous devez intuiter que nous n’avons aucun moyen de savoir si vous êtes bien ce que vous dites, fit Slightman, d’un air un peu désolé. Il n’y avait pas de livres, chez moi, quand j’étais petit. Et il n’y en a pas non plus au ranch — je suis contremaître chez Eisenhart, au Rocking B —, à part les livres de comptes, mais comme tous les petits garçons, j’ai grandi avec les histoires de Gilead, de pistoleros et d’Arthur l’Aîné… j’ai entendu parler de Jéricho Hill, et tous ces récits sensationnels… mais je n’ai jamais entendu parler d’un pistolero à qui il manque deux doigts, ou d’une femme noire pistolero, ou d’un pistolero qui ne se rasera pas avant un bon bout de temps.

Sur le visage de son fils se lisaient le choc et un embarras aux limites de la torture. Slightman père avait l’air assez embarrassé lui-même, mais il poursuivit.

— J’implore votre pardon si mes paroles vous offensent, soyez-en sûr…

— Écoutez, écoutez-le bien, marmonna Overholser.

Eddie se surprit à penser que, si la mâchoire de ce type avançait encore d’un millimètre, elle allait casser net.

— Mais la décision qu’on prendra aura des répercussions très longues. Vous devez le comprendre. Si on fait le mauvais choix, ça peut signifier la mort de notre ville, et de tous ses habitants.

— Je n’en crois pas mes oreilles ! s’exclama Tian Jaffords avec indignation. Vous croyez qu’ils sont des imposteurs ? Bon Dieu, mon vieux, mais tu l’as donc pas regardé ? Tu n’as pas…

Sa femme lui empoigna le bras, assez fort pour imprimer les marques blanches du bout de ses doigts sur son bronzage de fermier. Tian la regarda et se tut, mais serra les lèvres.

Au loin, un corbeau cria et un rouilleau lui répondit de sa voix légèrement stridente. Puis le silence retomba. Un par un, ils se tournèrent vers Roland de Gilead, pour voir comment il allait répondre.