C’était toujours la même chose, et ça commençait à le fatiguer. Ils demandaient de l’aide, mais ils exigeaient aussi des références. Un défilé de témoins, si possible. Ils voulaient un sauvetage sans risque, juste fermer les yeux et se faire sauver.
Roland se balançait lentement d’avant en arrière, les bras enroulés autour des genoux. Puis il hocha la tête pour lui-même et leva la tête.
— Jake, appela-t-il. Viens à moi.
Jake lança un regard à Benny, son nouvel ami, puis se leva et rejoignit Roland. Ote sur ses talons, comme toujours.
— Andy, fit Roland.
— Sai ?
— Apporte-moi quatre assiettes dans lesquelles nous avons mangé.
Et tandis qu’Andy s’exécutait, Roland s’adressa à Overholser.
— Vous allez perdre de la vaisselle. Quand les pistoleros débarquent en ville, sai, il y a de la casse. C’est un fait, c’est la vie.
— Roland, je ne crois pas que ce soit nécessaire…
— Taisez-vous, maintenant, répondit Roland, et bien que sa voix fût douce, elle fit taire Overholser immédiatement. Vous avez raconté votre histoire ; à nous de dire la nôtre.
L’ombre d’Andy tomba sur Roland. Le Pistolero leva les yeux et prit les assiettes, qui n’avaient pas encore été rincées et luisaient de gras. Puis il se tourna vers Jake, chez qui s’était produit un changement remarquable. Tant qu’il était assis à côté de Benny, à regarder Ote faire ses tours et à sourire de fierté, Jake ressemblait à n’importe quel garçon de douze ans — sans soucis, plein de fantasmes, sans doute. À présent, le sourire avait disparu et il était devenu pratiquement impossible de deviner son âge. Il planta ses yeux bleus dans ceux de Roland, qui étaient presque de la même teinte. Sous son aisselle, le Ruger que Jake avait pris dans le bureau de son père dans une autre vie était suspendu dans son crampon de débardeur. Il avait protégé la gâchette avec une boucle de cuir brut, qu’il desserra sans ciller. Il lui suffit d’une pichenette.
— Récite ta leçon, Jake, fils d’Elmer, et sois sincère.
Roland s’attendait presque à une intervention de Susannah ou d’Eddie, mais ils ne bronchèrent pas. Il les regarda. Leurs visages exprimaient la même froideur et la même gravité que celui de Jake. Parfait.
Sa voix aussi était impassible, mais les mots frappèrent avec force et assurance.
— Je ne vise pas avec ma main ; celui qui vise avec sa main a oublié le visage de son père. Je vise avec mon œil. Je ne tire pas avec ma main…
— Je ne vois pas ce que… commença Overholser.
— La ferme, lança Susannah en pointant un doigt dans sa direction.
Jake semblait ne pas avoir entendu. Ses yeux ne quittèrent pas ceux de Roland. La main droite du garçon reposait en haut de son torse, doigts écartés.
— Celui qui tire avec sa main a oublié le visage de son père. Je tire avec mon esprit. Je ne tue pas avec mon arme ; celui qui tue avec son arme a oublié le visage de son père.
Jake s’interrompit. Il inspira. Puis il reprit.
— Je tue avec mon cœur.
— Alors tue-les, ordonna Roland, et sans autre effet d’annonce, il lança les quatre assiettes haut dans l’air.
Elles s’élevèrent, se séparèrent en tournoyant, quatre formes noires sur fond de ciel blanc.
La main de Jake, celle posée contre son torse, devint subitement floue. Elle arracha le Ruger de son crampon de débardeur, le fit tourner d’un coup de poignet et pressa la gâchette alors que la main de Roland n’était pas encore redescendue. Les assiettes n’eurent pas l’air d’exploser à tour de rôle, mais toutes en même temps. Les éclats retombèrent dans la clairière. Quelques-uns tombèrent dans le feu, soulevant des cendres et des étincelles. Deux ou trois rebondirent même sur la tête d’acier d’Andy avec un bruit de tôle.
Roland élança de nouveau les mains dans l’air, si vite que tout fut flou. Sans qu’il leur ait rien ordonné, Eddie et Susannah firent de même, alors que les visiteurs de La Calla avaient un mouvement de recul, assourdis par les déflagrations, et sous le choc de la rapidité des coups de feu.
— Regardez vers nous, et dites grand merci, dit Roland.
Il tendit les mains, paumes vers le haut. Eddie et Susannah en firent autant. Eddie avait rattrapé trois tessons, Susannah cinq (ainsi qu’une éraflure à un doigt). Quant à Roland, il avait intercepté une bonne douzaine d’éclats brûlants. On aurait dit qu’il y avait de quoi reconstituer une assiette, en recollant les morceaux.
Les six de La Calla les contemplaient, interloqués. Benny le Kid, qui avait encore les mains sur les oreilles, les en retira lentement. Il regardait Jake comme s’il était un revenant, ou une apparition surgie du ciel.
— Mon… Dieu, fit Callahan. On dirait un tour dans un vieux spectacle de western.
— Il n’y a pas de tour, dit Roland, ne croyez surtout pas ça. C’est la Voie d’Eld. Nous sommes de cet an-tet, de ce khef et de ce ka-là, par ma montre et mon billet. Des pistoleros, voyez-vous. Et maintenant, je vais vous dire ce que nous allons faire.
Ses yeux cherchèrent ceux d’Overholser.
— Ce que nous allons faire, de notre pleine volonté, car aucun homme ne nous donne d’ordres. Pourtant, je pense que ce que je dirai ne vous indisposera en aucune façon. Si cependant c’était le cas — Roland haussa les épaules : Si c’est le cas, tant pis, signifiait ce haussement d’épaules.
Il laissa tomber les éclats d’assiettes entre ses pieds, et s’épousseta les mains.
— Si ç’avait été des Loups, il n’en serait resté que cinquante-six pour vous tracasser, au lieu de soixante. Quatre d’entre eux au tapis en un clin d’œil. Tués par un garçon — il lança un regard à Jake — par ce qu’on pourrait appeler un garçon, peut-être.
Il se tut un instant.
— Nous avons l’habitude des cotes fortes.
— Ce jeune gars est une sacrée gâchette, je peux vous le dire, fit Slightman l’Aîné. Mais il y a une différence entre des assiettes d’argile et des Loups à cheval.
— Pour vous, sai, peut-être. Pas pour nous. Pas une fois la fusillade lancée. Quand les coups de feu commencent, nous tuons tout ce qui bouge. N’est-ce pas pour ça que vous avez fait appel à nous ?
— Supposons qu’on ne puisse pas les abattre ? demanda Overholser. Que même les calibres les plus durs soient inefficaces ?
— Pourquoi perdre votre temps quand nous en avons si peu ? répondit Roland d’une voix égale. Vous savez qu’on peut les tuer, ou bien vous ne seriez jamais venus nous chercher. Si je n’ai pas posé la question, c’est que la réponse va de soi.
Une fois de plus, Overholser vira au rouge brique.
— J’implore votre pardon, dit-il.
Benny fixait toujours Jake de ses yeux écarquillés, et Roland eut un petit pincement de regret en pensant aux deux garçons. Ils réussiraient peut-être à rester amis, dans une certaine mesure, mais ce qui venait de se produire avait changé la donne en profondeur, il ne s’agissait plus du khef insouciant que partageaient en général des garçons du même âge. Ce qui était bien dommage, car quand Jake avait été appelé à devenir pistolero, il n’était encore qu’un enfant. Presque au même âge que Roland lui-même, quand il avait dû passer l’épreuve de force, pour ainsi dire. Mais il ne serait plus jeune très longtemps. Et c’était triste.