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— Si fait, ils sont attachés derrière la colline.

— Tu es sûr de ça ?

— Je les ai sentis. J’imagine que c’est le robot qui les gardait.

— Pourquoi ces types prendraient cinquante ou soixante chevaux, forcément tous de la même couleur ?

— Parce qu’ils ne pensent pas aux Loups ou à ce qui les concerne, ils sont trop occupés à avoir peur, je suppose, répondit Roland. Eddie sifflota, cinq notes qui ne firent pas vraiment une mélodie. Puis il répéta :

— Des chevaux gris.

Roland hocha la tête.

— Des chevaux gris.

Ils se regardèrent pendant quelques secondes, puis éclatèrent de rire. Eddie adorait entendre Roland rire. C’était un son sec, aussi désagréable que les cris poussés par ces grands merles appelés rouilleaux… mais il adorait ça. Peut-être parce que Roland riait tellement rarement…

C’était la fin de l’après-midi. Au-dessus d’eux, les nuages s’étaient dilués dans le ciel, au point d’en prendre presque la teinte bleu pâle. La troupe d’Overholser avait regagné son campement. Susannah et Jake étaient retournés aux abords de la forêt pour cueillir d’autres boulrèves. Après le gros repas qu’ils avaient avalé, ils n’en auraient pas supporté plus. Eddie était assis sur un tronc d’arbre, à tailler un morceau de bois au couteau. À côté de lui, Roland était installé face à leurs armes, toutes démontées et étalées en pièces détachées sur une peau de cerf. Il graissait les pièces une par une, brandissant chaque culasse et chaque barillet dans la lumière du jour pour un dernier coup d’œil avant de tout remonter.

— Tu leur as dit que ça les dépassait, fit Eddie, mais ils n’ont pas cherché à comprendre, pas plus que cette histoire de chevaux gris. Et tu n’as pas insisté.

— Ça n’aurait fait que les abattre un peu plus, répondit Roland. À Gilead, il y avait ce proverbe qui disait : Laisse le mal choisir son jour.

— Hein-hein. Et il y en avait un autre, à Brooklyn : La morve sur une veste en daim, ça part pas.

Il exhiba l’objet qu’il était en train de tailler. C’était un calot, un jouet pour bébé, se dit Roland. Et une fois de plus, il se demanda ce qu’Eddie savait exactement de la femme à côté de laquelle il dormait toutes les nuits. Les femmes. Elles ne venaient pas en tête de ses préoccupations, mais juste en dessous.

— Si on décide qu’on peut les aider, alors on devra les aider, c’est à ça que ça revient, la Voie d’Eld, pas vrai ?

— Oui.

— Et si on n’arrive pas à les convaincre de se battre, on se battra tout seuls ?

— Oh, je ne m’inquiète pas pour ça, dit Roland.

Devant lui était posée une soucoupe remplie d’huile claire. Il trempa le coin d’une peau de chamois dans le liquide, saisit le chargeur du Ruger de Jake et se mit à le nettoyer.

— Tian Jaffords sera de notre côté. Et il a sûrement un ou deux amis qui en feraient autant, quelle que soit la décision du conseil. Il y a sa femme, à la limite.

— Et si on les fait tuer tous les deux, que deviendront leurs gosses ? Ils en ont cinq. Et puis, il me semble qu’on a aussi un vieux, dans l’histoire. Le pépé d’un des deux. Ils s’occupent probablement de lui, aussi.

Roland haussa les épaules. Quelques mois plus tôt, Eddie se serait trompé sur la signification de ce geste — et sur l’impassibilité du Pistolero —, et aurait pris cela pour de l’indifférence. Aujourd’hui, il avait compris que Roland était prisonnier de ses règles et de ses traditions comme Eddie l’avait été de l’héroïne.

— Et si nous, à glander avec ces Loups, là, on se fait tuer dans cette charmante bourgade ? demanda Eddie. Tu crois pas que ta dernière pensée sera du genre : « Quel couillon je fais, je peux pas y croire, j’ai bousillé mes chances d’arriver à la Tour Sombre pour aider une bande de sales morveux. » En gros.

— À moins de faire preuve de droiture, nous n’arriverons jamais à moins de cent cinquante kilomètres de la Tour Sombre, répliqua Roland. Tu oserais me dire que ce n’est pas ce que tu ressens ?

Eddie ne pouvait dire une chose pareille, car il était d’accord avec Roland. Et il ressentait aussi autre chose : une sorte d’impatience sanguinaire. Il voulait se battre à nouveau. Il voulait tenir quelques-uns de ces Loups en joue avec l’un des gros revolvers de Roland. Pas la peine d’essayer de se leurrer : il avait besoin de s’offrir deux ou trois scalps.

Ou quelques masques de loups.

— Qu’est-ce qui te tracasse vraiment, Eddie ? Maintenant qu’on est tous les deux, je vais te faire parler.

La bouche du Pistolero se fendit en un petit sourire oblique.

— S’il te sied, je te prie.

— Ça se voit tant que ça ?

Roland haussa les épaules et attendit.

Eddie réfléchit à la question. C’était une grande question. À se la poser, il se sentait désespéré et inadapté, comme quand il avait fallu qu’il taille la clef qui permettrait à Jake Chambers de revenir dans leur monde. Sauf qu’alors, il avait pu s’en prendre au fantôme de son grand frère, Henry, qui lui chuchotait directement dans le cerveau qu’il n’était qu’un bon à rien, qu’il avait toujours été et serait toujours un bon à rien. Mais là, c’était juste l’énormité de ce que Roland demandait. Car tout le tracassait, tout allait de travers. Tout. De travers n’était peut-être pas l’expression adéquate, loin de là. Parce que, d’un autre côté, tout allait trop bien, tout était trop parfait, trop…

— Arrrggghh, fit Eddie.

Il saisit une touffe de cheveux de chaque côté de sa tête et se mit à tirer dessus.

— Je ne sais pas par où commencer.

— Alors dis la première chose qui te vient à l’esprit, n’hésite pas.

— Dix-neuf, lâcha Eddie. Tout est en train de virer au dix-neuf.

Il se laissa basculer en arrière sur la terre odorante de la forêt, se recouvrit les yeux de ses mains, et se mit à taper des pieds comme un gosse qui pique une colère.

Peut-être que si je tue quelques Loups, ça me remettra les idées en place. Peut-être que c’est tout ce qu’il faut, se dit-il.

2

Roland lui laissa une pleine minute, puis finit par dire :

— Tu te sens mieux ?

Eddie se rassit.

— En fait, oui.

Roland hocha la tête, un petit sourire aux lèvres.

— Alors tu peux peut-être m’en dire un peu plus ? Si tu ne peux pas, tant pis, mais j’en suis venu à respecter tes sentiments, Eddie — beaucoup plus que tu ne l’imagines — et si tu souhaites parler, j’écouterai bien volontiers.

Il disait vrai. De prime abord, les sentiments du Pistolero à l’égard d’Eddie avaient balancé entre la prudence et un certain mépris pour ce que Roland considérait comme ses faiblesses de caractère. Le respect avait mis plus longtemps à s’imposer. Il était venu dans le bureau de Balazar, quand Eddie s’était battu nu. Parmi les hommes que Roland avait connus, très peu en auraient été capables. Puis le respect s’était renforcé quand il avait mesuré combien Eddie ressemblait à Cuthbert. Puis, à bord du monorail, Eddie avait fait preuve d’une créativité désespérée que Roland admirait, mais ne pourrait égaler. Comme Cuthbert Allgood, Eddie Dean possédait ce sens déconcertant (et parfois exaspérant) du ridicule. Il possédait aussi les incroyables éclairs d’intuition d’Alain Johns. Pourtant, Eddie ne ressemblait vraiment à aucun des vieux amis de Roland. Il lui arrivait de se montrer faible ou égocentrique, mais il disposait d’énormes réserves de courage, et aussi du petit frère du courage, ce qu’Eddie lui-même appelait parfois « du cœur ».