Mais c’était son intuition que Roland voulait sonder, pour l’instant.
— D’accord, allons-y, fit Eddie. Ne m’interromps pas. Ne me pose pas de questions. Écoute, c’est tout.
Roland fit oui de la tête. Et espéra que Susannah et Jake n’allaient pas réapparaître tout de suite.
— Si je regarde dans le ciel — là-haut, où les nuages se dissipent en ce moment même — je vois le nombre dix-neuf écrit en bleu.
Roland leva les yeux. Et oui, il était bien là. Il le voyait, lui aussi. Mais il voyait également un nuage en forme de tortue, et une autre trouée lui fit penser à un chariot couvert.
— Je regarde dans les arbres et je vois ce dix-neuf. Dans le feu, dix-neuf encore. Les noms font dix-neuf, comme Overholser et Callahan. Ça, c’est pour ce que je peux dire, ce que je vois, ce que j’arrive à définir.
Eddie parlait à toute vitesse, avec une sorte d’urgence, en regardant Roland droit dans les yeux.
— Autre chose : c’est lié au vaadasch. Je sais que tous les trois, vous vous dites parfois que tout me rappelle mon état quand j’étais défoncé, et vous avez peut-être raison. Mais Roland, le vaadasch, c’est vraiment comme être défoncé.
Eddie parlait toujours de ces choses-là comme si, de toute sa vie, Roland ne s’était jamais rien fourré de plus fort dans le cerveau ou dans les narines que du graf — ce qui était loin d’être le cas. À l’occasion, il le rappellerait à Eddie, mais pas maintenant.
— Être là, dans ton monde, c’est comme être vaadasch. Parce que… ah, mon vieux, c’est dur… Roland, tout ici est réel, mais ne l’est pas.
L’espace d’une seconde, Roland faillit rappeler à Eddie qu’il ne s’agissait pas de son monde, plus maintenant — pour lui, la cité de Lud avait marqué la fin de l’Entre-Deux-Mondes et le commencement de tous les mystères qui les attendaient au-delà —, mais, une fois de plus, il garda le silence.
Eddie saisit une poignée d’humus, serrant les aiguilles odorantes entre ses doigts et laissant sur le sol de la forêt une marque noire en forme de main.
— C’est réel, je le sens et je le respire.
Il porta la poignée d’aiguilles à sa bouche et les toucha du bout de la langue.
— Ça a un goût. Et pourtant, c’est aussi irréel que ce dix-neuf que je vois dans le feu, ou que ce nuage dans le ciel qui ressemble à une tortue. Tu comprends ce que je veux dire ?
— Je comprends très bien, murmura Roland.
— Les gens sont réels. Toi… Susannah… Jake… ce type, Gasher, qui avait enlevé Jake… Overholser et les Slightman. Mais cette façon qu’ont les choses de mon monde de surgir ici, ça n’est pas réel. Ce n’est ni logique, ni sensé d’ailleurs, mais ça c’est autre chose. Ça n’a rien de réel. Pourquoi les gens d’ici chantent-ils « Hey Jude » ? Je ne sais pas. Cet ours cyborg, Shardik — d’où je connais son nom ? Pourquoi il me fait penser à des lapins ? Et toutes ces conneries genre Magicien d’Oz, Roland — tout ça nous est bel et bien arrivé, je n’ai aucun doute là-dessus, mais en même temps ça ne me paraît pas réel. Ça ressemble au vaadasch. Au dix-neuf. Et après le Palais Vert, qu’est-ce qui se passe ? Je veux dire, on marche dans les bois, comme Hansel et Gretel. On suit une route. On tombe sur des boulrèves. La civilisation est morte. Tout se défait. C’est toi qui nous l’as dit. On l’a vu de nos yeux, à Lud. Sauf que, tu sais quoi ? Bingo, bande de cons, vous vous êtes encore fait rouler !
Eddie eut un petit rire, perçant et malsain. Lorsqu’il se passa la main dans les cheveux pour les mettre en arrière, il laissa une traînée noire de terre sur son front.
— Le plus drôle, c’est qu’ici, au beau milieu de nulle part, on tombe sur une ville sortie d’un bouquin. Civilisée. Honnête. Le genre de gens qu’on a l’impression de connaître. On ne les aime peut-être pas tous — Overholser est un peu dur à encaisser — mais on a l’impression de les connaître.
Une fois encore, Eddie avait raison. Roland n’avait pas encore vu Calla Bryn Sturgis, pourtant la ville lui rappelait déjà Mejis. Pour des raisons tout à fait rationnelles — les villes de fermiers et de ranchers du monde entier avaient des points communs —, mais aussi pour d’autres raisons plus dérangeantes. Sacrément dérangeantes. Par exemple, ce sombrero que portait Slightman. Était-il possible, qu’à des milliers de kilomètres de Mejis, les hommes portent des chapeaux semblables ? Sans doute, supposa-t-il. Mais quel sens voir dans le fait que le chapeau de Slightman lui rappelle tellement celui que portait Miguel, le vieux mozo de Front de Mer, à Mejis, tant d’années auparavant ? Ou bien était-ce son imagination ?
Pour ce qui est de ça, d’après Eddie, je n’en ai pas, pensa Roland.
— La ville sortie d’un bouquin a un problème genre conte de fées, poursuivit Eddie. Alors les types du bouquin font appel à des héros de cinéma pour les sauver des méchants de conte de fées. Je sais que c’est réel — que des gens vont mourir, c’est sûr, et que le sang sera réel, que les hurlements seront bien réels, que les pleurs ensuite seront réels eux aussi — mais, en même temps, ça a quelque chose d’aussi irréel qu’un décor de théâtre.
— Et New York ? demanda Roland. Comment t’a paru New York ?
— Comme avant, répondit Eddie. Je veux dire, pense à un truc. Il restait dix-neuf livres sur la table, une fois que Jake a pris Charlie le Tchou-tchou et le livre de devinettes… et puis tout à coup, qui est-ce qui débarque en plein New York ? Balazar ! Ce connard !
— Eh, oh, là-bas ! lança Susannah derrière eux, d’un air joyeux. Pas d’obscénités, les garçons !
Jake la poussait sur la route, et elle avait sur les genoux des tas de boulrèves. Ils avaient l’air tous deux heureux. Roland se dit que le bon repas qu’ils avaient fait devait y être pour quelque chose.
— Parfois, ce sentiment d’irréalité s’estompe, pas vrai ?
— Ça n’est pas exactement un sentiment d’irréalité, Roland. C’est…
— On ne va pas découper les clous pour en faire des punaises. Parfois ça s’estompe, pas vrai ?
— Oui, admit Eddie. Quand je suis avec elle.
Il alla vers elle. Se pencha. L’embrassa.
Et Roland les regardait, troublé.
La lumière du jour se retirait. Ils s’assirent autour du feu et la laissèrent partir. Le peu d’appétit qui leur était revenu avait été facilement contenté par les boulrèves rapportées par Susannah et Jake. Roland méditait sur une chose que Slightman avait dite, sans doute plus que de raison. Il décida de laisser sa réflexion en plan, pour la reprendre plus tard.
— Rendez-vous plus tard cette nuit, à New York. À plusieurs ou tous ensemble, dit Roland.
— J’espère juste que j’irai quelque part, ce coup-ci, répondit Susannah.
— C’est le ka qui en décidera, fit Roland, imperturbable. L’important, c’est que vous restiez groupés. Si l’un de vous se retrouve à faire le voyage tout seul, je pense que ce sera vraisemblablement toi, Eddie. Donc, si l’un de vous se retrouve seul, il faudra qu’il reste exactement là où il… ou bien elle… arrivera, jusqu’à ce que le carillon résonne de nouveau.