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— Mais il n’est pas le même, fit Eddie avec détermination. Le temps passe plus vite, de ce côté-ci. La partie continue. Et le chrono tourne vite.

Roland réfléchit une seconde.

— Si nous revenons ici, chaque fois la date aura avancé, n’est-ce pas ?

Eddie hocha la tête.

Roland reprit, pour lui-même autant que pour les autres.

— Pour chaque minute que nous passons de l’autre côté — du côté de La Calla — c’est une minute et demie qui passe ici. Peut-être même deux.

— Non, pas deux, fit Eddie. Je suis sûr que ça ne passe pas double.

Mais le regard gêné qu’il posa sur la date du journal suggérait plutôt qu’il n’en était pas sûr du tout.

— Admettons que tu aies raison, dit Roland, tout ce qu’il nous reste à faire maintenant, c’est à avancer.

— Jusqu’au 15 juillet, ajouta Susannah. Quand Balazar et ses gorilles passeront aux choses sérieuses.

— Peut-être qu’on devrait laisser ces types de La Calla se débrouiller avec leurs affaires, suggéra Eddie. Ça ne me fait pas plaisir à dire, Roland, mais c’est peut-être ce qu’on devrait faire.

— On ne peut pas faire une chose pareille, Eddie.

— Et pourquoi ?

— Parce que Callahan a la Treizième Noire, répondit Susannah. Et notre aide et le prix à payer pour l’obtenir. Et il nous la faut.

Roland secoua la tête.

— Il la donnerait de toute façon — je croyais avoir été clair, à ce sujet. Il est terrifié.

— Ouais, confirma Eddie. C’est aussi l’impression que j’ai eue.

— Nous devons les aider car c’est la Voie d’Eld, dit Roland à Susannah. Et parce que la voie du ka est toujours la voie du devoir.

Il crut voir une étincelle tout au fond de ses yeux, comme s’il avait dit quelque chose de drôle. Il se dit que ce devait être le cas, mais ce n’était pas Susannah que cela amusait. C’était soit Detta soit Mia. La question était : laquelle des deux ? Ou bien les deux, qui sait ?

— Je déteste l’ambiance, ici, dit Susannah. Ce sentiment de noirceur.

— Ça ira mieux au terrain vague, glissa Jake.

Il reprit son chemin, et les autres le suivirent.

— La rose arrange tout. Tu vas voir.

9

En traversant la 50e, Jake pressa le pas. Passée la 49e, il se mit à trottiner. Au croisement de la 2e Avenue et de la 48e Rue, il courait franchement. Il ne pouvait pas s’en empêcher. Il fut aidé par un feu PASSEZ PIÉTONS, mais ce dernier passa au rouge dès qu’il eut atteint le trottoir d’en face.

— Jake, attends un peu ! lui lança Eddie, mais Jake ne ralentit pas.

Peut-être ne le pouvait-il pas. Eddie sentait bien cette attraction étrange ; Roland et Susannah aussi. Il y avait comme une mélodie qui montait dans l’air, douce et assourdie. Tout le contraire de cette obscurité qui les entourait de toute sa laideur.

La petite mélodie rappela à Roland des souvenirs de Mejis et de Susan Delgado. Des souvenirs de baisers échangés sur un tapis d’herbe fraîche.

Susannah se revit petite, avec son père, grimpant sur ses genoux et posant la peau douce de sa joue contre le tissu rugueux de son pull à lui. Elle se rappela comment elle fermait les yeux et inspirait profondément cette odeur qui était la sienne, et rien que la sienne : ce mélange de tabac de pipe et de vétiver, et la pommade camphrée qu’il se frottait sur les poignets, depuis que les premières atteintes de l’arthrite l’avaient saisi à l’âge scandaleux de vingt-cinq ans. Pour elle, la signification de ces parfums mêlés était : tout va bien.

Quant à Eddie, il se remémora une escapade à Atlantic City, quand il était tout petit, cinq ou six ans tout au plus. C’était leur mère qui les avait emmenés, et dans l’après-midi, elle et Henry étaient allés acheter des glaces. Mme Dean avait montré du doigt la promenade de planches et avait dit : Tu vas poser tes fesses là-bas, Monsieur le Dur, et tu vas me faire le plaisir de ne pas bouger jusqu’à ce qu’on revienne. C’est ce qu’il avait fait. Il aurait pu rester assis là toute la journée, à contempler la plage grise qui descendait doucement jusqu’à l’océan. Les mouettes s’interpellaient, tournoyant juste au-dessus de l’écume. Chaque fois qu’une vague se retirait, elle laissait derrière elle une large bande brune et glissante, qui miroitait tellement qu’il avait du mal à la regarder sans plisser les yeux. Le bruit du ressac était assourdissant, pourtant il le berçait. Je pourrais rester ici pour toujours, s’était-il dit. Je pourrais rester ici pour toujours parce que c’est beau, paisible… on est bien. Ici tout est bien.

Et c’est ce qu’ils ressentaient le plus vivement, tous les cinq (car Ote n’était pas en reste) : le sentiment de quelque chose de beau et de merveilleusement bien.

Sans même se concerter du regard, Roland et Eddie saisirent Susannah par les coudes. Ils soulevèrent ses pieds nus du sol et la portèrent au-dessus du trottoir. Au coin de la 47e, ils allaient à contre sens de la circulation, mais Roland brandit la main dans la lumière des phares et cria : Aïle ! Arrêtez-vous, au nom de Gilead !

Et ils s’arrêtèrent. Il y eut des crissements de freins, le choc mat d’un pare-choc avant qui emboutit un pare-choc arrière, des tintements de bris de verre qui dégringolent, mais ils s’arrêtèrent. Roland et Eddie traversèrent sous les feux des phares et la cacophonie des klaxons, Susannah entre eux, ses pieds retrouvés (et déjà très sales) suspendus dix centimètres au-dessus de la chaussée. Ce sentiment de bonheur et de bien-être alla en s’accentuant lorsqu’ils approchèrent du croisement de la 2e Avenue et de la 47e Rue. Roland sentit la petite musique de la rose battre à tout rompre dans ses veines.

Oui, pensa-t-il. Par tous les dieux, oui. Nous y voilà. Peut-être pas directement à la porte vers la Tour Sombre, mais à la Tour elle-même. Grands dieux, quelle force elle a ! Cette attraction ! Cuthbert, Alain, Jamie — si vous pouviez voir ça !

Jake se tenait au croisement de la 2e Avenue et de la 46e Rue, et il contemplait une palissade de bois d’environ deux mètres de haut. Les larmes ruisselaient sur ses joues. De l’obscurité derrière la barrière montait une mélodie forte et harmonieuse. Un chœur de voix. Chantant une même note, à l’unisson. Voici le oui, disaient les voix. Voici le possible. Voici le bon tournant, l’heureuse rencontre, la fièvre qui tombe juste avant l’aube et qui vous rend votre calme. Voici le vœu exaucé et l’œil compréhensif. Voici la tendresse qu’on vous a donnée et que vous avez appris à transmettre. Voici le bon sens et la clarté que vous croyiez perdus. Ici, tout est bien.

Jake se tourna vers eux.

— Vous sentez ? demanda-t-il. Vous le sentez ?

Roland acquiesça. Ainsi qu’Eddie.

— Suze ? demanda le garçon.

— C’est presque la chose la plus merveilleuse du monde, n’est-ce pas ? répondit-elle.

Presque, pensa Roland. Elle a dit presque. Et le fait qu’elle se caressait le ventre en disant cela ne lui échappa pas non plus.

10

Toutes les affiches se trouvaient bien là, comme dans le souvenir de Jake — Olivia Newton-John au Radio City Music Hall, G. Gordon Liddy et les Inepties dans une salle du nom du Mercury Lounge, un film d’horreur intitulé La Guerre des zombies, INTERDICTION D’ENTRER. Mais…