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— Ça, ça n’est pas pareil, dit-il en désignant un graffiti rose foncé. Il est de la même couleur, et vu la forme des lettres, on peut penser qu’il a été fait pas la même personne, mais la dernière fois que je suis venu, c’était un poème sur la Tortue. « Vois la TORTUE comme elle est ronde ! Sur son dos repose le monde ». Puis venait un truc, sur le fait de suivre le Rayon.

Eddie s’approcha et lut à haute voix :

— « Oh, SUSANNAH-MIO, ma chérie divisée, a garé son SEMI–CEMORQUE dans son COCHON du SUD, l’année 99 ».

Il se tourna vers Susannah.

— Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Suze ? Une idée ?

Elle secoua la tête. Elle avait les yeux écarquillés. Par la peur, se dit Roland. Mais laquelle de ces femmes avait peur ? Impossible à dire. Tout ce qu’il savait, c’est qu’Odetta Susannah Holmes était divisée depuis le début, et que « mio » ressemblait beaucoup à « Mia ». La mélodie montant de l’obscurité derrière la palissade rendait toute réflexion difficile. Il voulait se rendre à la source de cet air, tout de suite. C’était pour lui un besoin, comme pour un homme mourant de soif d’aller vers l’eau.

— Allons-y, dit Jake. On peut l’escalader facilement.

Susannah baissa les yeux vers ses pieds nus et sales et recula d’un pas.

— Pas moi. Je ne peux pas. Pas sans chaussures.

Ce qui paraissait parfaitement logique, mais Roland soupçonna qu’il y avait autre chose. Mia ne voulait pas entrer là. Mia sentait que quelque chose d’horrible pourrait se produire, si elle entrait. Pour elle et pour son bébé. L’espace d’une seconde, elle fut sur le point de forcer le destin, de laisser la rose s’occuper à la fois de la chose qui grandissait en elle et de cette nouvelle personnalité difficile et si forte que Susannah avait débarqué avec les jambes de Mia.

Non, Roland. Ç’était la voix d’Alain. Alain, lui qui avait toujours été le plus fort, avec le shining. Ce n’est ni le lieu, ni le moment.

— Je reste avec elle, dit Jake.

Dans sa voix perçait un regret immense, mais pas une once d’hésitation, et Roland ressentit de plein fouet son amour pour ce garçon qu’il avait laissé mourir. C’est de cet amour que parlait le chant de cette vaste voix ; il l’entendait bien. Parlait-il aussi du simple pardon plutôt que du chemin chaotique de l’expiation ? Oui, c’est en tout cas ce qu’il lui semblait.

— Non, dit Susannah. Vas-y, mon chou. Ça va aller — elle leur adressa un sourire à tous — C’est aussi ma ville, vous savez. Je peux me prendre en charge. De plus — elle baissa la voix, comme pour leur confier un grand secret — il me semble qu’on est comme qui dirait invisible.

Eddie la contempla une fois de plus avec cet air intrigué, comme se demandant comment elle pouvait ne pas les accompagner, pieds nus ou pas pieds nus, mais cette fois, Roland ne s’en inquiéta pas. Le secret de Mia était en sécurité, du moins pour le moment : l’appel de la rose était trop fort pour qu’Eddie réussisse à penser à quoi que ce soit d’autre. Il n’en pouvait plus d’attendre.

— On devrait rester groupés, fit Eddie avec réticence. Comme ça, on ne se perdra pas, au moment de rentrer. C’est toi-même qui l’as dit, Roland.

— Quelle distance, d’ici à la rose, Jake ? demanda Roland.

Avec cet air qui lui chantait aux oreilles comme une brise, il lui était difficile de parler. De réfléchir, aussi.

— Elle est à peu près au milieu du terrain vague. Disons cinquante mètres, peut-être moins.

— À la seconde où on entend le carillon, dit Roland, on se précipite vers la palissade, vers Susannah. Tous les trois. D’accord ?

— D’accord, fit Eddie.

— Tous les trois, avec Ote, ajouta Jake.

— Non, Ote reste avec Susannah.

Jake fronça les sourcils, visiblement peu enchanté par cette perspective. Roland s’y attendait.

— Jake, Ote aussi est pieds nus… et tu n’as pas dit qu’il y avait du verre brisé, de l’autre côté ?

— Ouais, ouais…

D’un ton réticent, en se faisant presque prier. Puis il mit un genou en terre et planta son regard dans les yeux cerclés d’or d’Ote.

— Tu restes avec Susannah, Ote.

— Ote ! Este !

Ote reste. Jake acquiesça. Il se releva, se tourna vers Roland et hocha la tête.

— Suze ? demanda Eddie. Tu es bien sûre ?

— Oui, fit-elle avec conviction, sans hésiter une seconde.

Roland était désormais presque certain que c’était Mia qui dirigeait tout, qui tirait les ficelles et qui tenait les manettes. Presque. Même maintenant il n’était pas catégorique. L’air de la rose lui rendait toute réflexion impossible, hormis cette certitude que tout — oui, tout — pourrait aller bien.

Eddie acquiesça, l’embrassa au coin de la bouche, puis s’avança vers la palissade ornée de son étrange poème : Oh, SUSANNAH-MIO, ma chérie divisée. Il entrelaça ses doigts pour en faire un marchepied. Jake prit appui, se souleva dans l’air, et disparut comme un souffle de vent.

— Ake ! cria Ote.

Puis il se tut et s’assit aux pieds nus de Susannah.

— À ton tour, Eddie, fit Roland.

Il entrelaça les doigts qui lui restaient, comptant faire pour Eddie ce que ce dernier avait fait pour Jake, mais Eddie attrapa simplement le rebord de la palissade et sauta par-dessus. Le camé que Roland avait rencontré pour la première fois dans un avion atterrissant à Kennedy Airport aurait été bien incapable d’une chose pareille.

— Restez où vous êtes, vous deux, dit Roland.

On aurait pu penser qu’il s’adressait à la femme et au bafouilleux, mais ses yeux étaient posés uniquement sur elle.

— On va très bien s’en sortir, répondit-elle en se penchant pour caresser la fourrure soyeuse d’Ote. Pas vrai, mon grand ?

— Ote !

— Va voir ta rose, Roland. Tant que tu le peux encore.

Roland lui adressa un regard pensif, puis attrapa à son tour le haut de la palissade. Il disparut en une seconde, laissant Susannah et Ote seuls au carrefour le plus animé et le plus vital de tout l’univers.

11

Il lui était arrivé d’étranges choses, pendant qu’elle attendait.

En venant, près du disquaire Tower of Power, ils étaient passés devant une grosse horloge qui donnait alternativement l’heure et la température. 8 :27, 22°, 8 :27, 22°, 8 :27, 22°. Puis, tout à coup, elle afficha 8 :34, 22°, 8 :34, 22°. Elle ne l’avait pas quittée du regard une seule seconde, elle l’aurait juré. Peut-être qu’il y avait un problème avec le mécanisme ?

Ça doit être ça, se dit-elle. Quoi d’autre, sinon ? Rien du tout. Mais pourquoi tout paraissait-il soudain différent ? Tout avait l’air différent. C’est peut-être mon mécanisme à moi qui a un problème.

Ote se mit à gémir et tendit son long cou vers elle. Et c’est alors qu’elle comprit pourquoi tout lui paraissait différent. En plus d’avoir fait disparaître sept minutes, le monde avait retrouvé son ancienne perspective, une perspective qu’elle ne connaissait que trop bien. Avec un centre de gravité plus bas. Elle était plus près d’Ote parce qu’elle était plus près du sol. Les mollets et les pieds splendides qu’elle avait découverts au bout de ses moignons en ouvrant les yeux à New York avaient disparu.