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Comment était-ce arrivé ? Et quand ? Pendant ces sept minutes manquantes ?

Ote gémit de nouveau. Cette fois-ci, il s’agissait presque d’un aboiement. Il regardait derrière elle, dans le sens opposé. Elle se retourna. Une demi-douzaine de personnes traversaient la 46e Rue et s’avançaient vers eux. Cinq d’entre elles étaient normales. La sixième était une femme blanche, vêtue d’une robe tachée de mousse. Ses orbites étaient vides et noires. On aurait dit que sa bouche béante pendait jusque sur sa poitrine et, sous les yeux de Susannah, un asticot vert rampa sur la lèvre inférieure. Ceux qui l’entouraient lui faisaient de la place, comme l’avaient fait les passants de la 2e Avenue pour Roland et ses amis. Dans les deux cas, se dit Susannah, les promeneurs normaux avaient ressenti quelque chose de pas ordinaire et s’étaient écartés. Sauf que cette femme n’était pas vaadasch.

Cette femme était morte.

12

À mesure qu’ils avançaient tous les trois en trébuchant au milieu des déchets et des briques qui jonchaient le sol du terrain vague, la mélodie allait croissant. Comme auparavant, Jake vit des visages dans tous les recoins et les zones d’ombre. Il vit Gasher et Hoots, l’Homme Tic-Tac et Flagg ; il vit Eldred Jonas, Depape et Reynolds. Il vit son père, sa mère et Greta Shaw, la gouvernante, qui ressemblait un peu à Edith Bunker, de la télé, et qui n’oubliait jamais de couper la croûte du pain quand elle lui faisait des sandwichs. Greta Shaw, qui l’appelait parfois ’Bama, bien que ce fût un secret, rien qu’entre elle et lui.

Eddie vit des habitants de son ancien quartier : Jimmie Polio, le gamin au pied-bot, et Tommy Fredericks, qui devenait fou dès qu’il regardait les gosses jouer au base-ball dans la rue, à tel point qu’il faisait toujours des grimaces horribles et que tout le monde l’appelait Tommy Halloween. Il y avait aussi Skipper Brannigan, qui en serait venu aux mains avec Al Capone lui-même — si Al Capone avait commis la grossière erreur de se pointer dans leur quartier —, et Csaba Drabnik, ce Putain de Hongrois Fou. Dans une pile de briques cassées, il vit le visage de sa mère, et l’éclat de ses yeux, recréé par le scintillement des tessons de verre d’une bouteille de jus de fruit. Il vit son amie, Dora Bertollo (que tous les gamins du voisinage appelaient Nibards Bertollo, parce qu’elle en avait de vraiment gros, aussi gros que des putains de pastèques). Et bien sûr, il vit Henry. Henry qui se tenait au loin, dans l’ombre, à l’observer. Seulement, au lieu de ronchonner comme à son habitude, Henry souriait, et il avait l’air net. Il tendait la main et semblait dresser le pouce vers le haut, comme pour dire : continue, et c’est la voix d’Henry Dean qu’Eddie entendit murmurer : Continue, Eddie, montre-leur un peu qui tu es. Est-ce que je leur ai pas dit, à ces gars ? Quand on était derrière chez Dahlie, à fumer les cigarettes de Jimmie Polio, est-ce que je leur ai pas dit ? « Mon p’tit frérot, il serait capable de vendre un frigo à un esquimau », j’ai dit. Pas vrai ? Si. Si, il l’avait dit. Et c’est ce que j’ai toujours ressenti, murmurait la mélodie. Je t’ai toujours aimé. Il est arrivé que je te critique, mais je t’ai toujours aimé. T’étais mon p’tit bonhomme.

Eddie se mit à pleurer. Et c’étaient de bonnes larmes.

Roland, lui, vit tous les spectres de sa vie, dans ce champ de ruines jonchés de débris, depuis sa mère et son amah-de-lait, jusqu’à leurs visiteurs de Calla Bryn Sturgis. Et tandis qu’ils marchaient, cette impression que tout était bien alla en s’accentuant. Ce sentiment que toutes les décisions difficiles qu’il avait eues à prendre, toutes les douleurs, les deuils et le sang versé, que tout ça n’avait pas été en vain, au bout du compte. Qu’il y avait une raison. Qu’il y avait un but. Qu’il y avait de la vie et de l’amour. Il entendit tout ça dans la chanson de la rose, et lui aussi se mit à pleurer. Presque avec soulagement. Le voyage avait été dur, jusqu’ici. Beaucoup avaient péri en chemin. Pourtant, ici, ils étaient vivants ; ici, ils chantaient avec la rose. Sa vie n’avait pas été qu’un rêve stérile, après tout.

Ils se donnèrent la main et continuèrent d’avancer tant bien que mal, s’entraidant pour éviter les planches hérissées de clous et ces trous dans lesquels la cheville se retrouvait si facilement foulée ou cassée. Roland ne savait pas si on pouvait se casser quelque chose pendant le vaadasch, mais il n’était pas pressé de le découvrir.

— Ça vaut toutes les épreuves, dit-il d’une voix rauque.

Eddie acquiesça.

— Je ne m’arrêterai jamais, à présent. Même si je mourais, je ne m’arrêterais pas.

Jake fit une boucle avec son pouce et son index en signe d’approbation, et il éclata de rire. Le son fut doux aux oreilles de Roland. Il faisait plus sombre ici que dans la rue, mais les réverbères orange suffisaient à les éclairer. Jake désigna du doigt une pancarte entassée sur une pile de planches.

— Vous voyez ça ? C’est l’enseigne de l’épicerie. C’est moi qui l’ai sortie des mauvaises herbes. C’est pour ça qu’elle est là.

Il balaya les alentours du regard, puis pointa le doigt dans une autre direction.

— Et regardez !

Cette pancarte-là était toujours debout. Roland et Eddie se retournèrent pour la lire. Bien qu’aucun d’eux ne l’eût déjà vue, ils ressentirent néanmoins une forte impression de déjà-vu.

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Comme Jake le leur avait dit, la pancarte avait l’air ancienne et avait sérieusement besoin d’être rafraîchie — ou remplacée. Jake s’était rappelé le graffiti en travers de la pancarte et Eddie se rappelait la description que Jake en avait faite, non pas pour une signification particulière, mais simplement parce qu’il était étrange. Et il était bien là, comme prévu : BANGO SKANK. La carte de visite d’un tagueur disparu depuis longtemps.

— J’ai l’impression que le numéro de téléphone n’est pas le même, remarqua Jake.

— Ah ouais ? demanda Eddie. C’était quoi, l’ancien ?

— Je ne m’en souviens pas.

— Alors, comment tu peux être sûr qu’il est différent ?

En d’autres circonstances, ce genre de questions aurait sans doute irrité Jake. Mais à présent, apaisé par la proximité de la rose, il se contenta de sourire.

— Je ne sais pas. Je ne peux pas en être sûr. Mais il a l’air différent. Comme l’ardoise dans la vitrine de la librairie.

Roland l’entendait à peine. Il avançait parmi les piles de briques, de planches et d’éclats de verre, avec ses vieilles bottes de cow-boy, les yeux brillants, même dans l’obscurité. Il avait vu la rose. Il y avait quelque chose à côté, à l’endroit où Jake avait trouvé sa version de la clef, mais Roland n’en tint pas compte. Il ne voyait que la rose, poussant dans une touffe d’herbe tachée de peinture violette. Il tomba à genoux devant elle. Une seconde plus tard, Eddie le rejoignit à sa gauche, et Jake à sa droite.

La rose s’était enroulée sur elle-même pour la nuit. Mais au moment où ils s’agenouillèrent, les pétales s’ouvrirent lentement, comme pour leur souhaiter la bienvenue. La mélodie monta tout autour d’eux, comme un chœur d’anges.