Au début, tout se passa bien pour Susannah. Elle tint le coup, même après avoir perdu une bonne moitié d’elle-même — enfin, de la personne qui avait débarqué ici — et avoir retrouvé sa bonne vieille situation (cette situation d’odieuse soumission), à demi agenouillée et assise sur le trottoir répugnant. Elle avait le dos appuyé contre la palissade qui entourait le terrain vague. Une pensée sardonique lui traversa l’esprit — Il te manque plus qu’une petite pancarte en carton et un gobelet.
Elle tint le coup, même après avoir vu cette femme morte traverser la 46e Rue. La chanson l’avait aidée — la voix de la rose, à ce qu’elle avait compris. La présence d’Ote aussi l’avait aidée, cette chaleur contre elle. Elle caressait sa fourrure soyeuse, et la réalité de ce contact lui servait de point de repère. Elle se répétait sans cesse qu’elle n’était pas folle. Bon, d’accord, elle avait perdu sept minutes. Peut-être. Ou peut-être que cette fichue horloge avait juste eu un petit hoquet, qui lui avait remué les tripes. D’accord, elle avait vu une femme morte traverser la rue. Peut-être. Ou peut-être que c’était une camée complètement défoncée qu’elle avait vue, Dieu sait que ça courait les rues, à New York…
Une camée avec un petit asticot vert qui lui sort de la bouche ?
— Je l’ai peut-être imaginé, celui-là, dit-elle au bafouilleux. Non ?
Nerveux, Ote partageait son attention entre Susannah et les feux des phares qui défilaient, et qui devaient ressembler pour lui à de gros prédateurs aux yeux brillants. Il poussa un gémissement d’angoisse.
— Et puis les garçons seront bientôt là, de toute façon.
— Son, acquiesça le bafouilleux, de l’espoir dans la voix.
Pourquoi je ne suis pas allée avec eux, tout simplement ? Eddie m’aurait portée sur son dos, Dieu sait qu’il l’a déjà fait, avec ou sans le harnais.
— Je n’ai pas pu, murmura-t-elle. Je n’ai pas pu, c’est tout.
Parce qu’une partie d’elle avait peur de la rose. De s’approcher de la rose. Était-ce cette partie qui avait pris le dessus, pendant les sept minutes manquantes ? Susannah le craignait. Si c’était le cas, elle avait disparu, en tout cas. Elle avait repris ses jambes et elle avait tracé sa route, direction New York, autour de 1977. Mauvais signe. Mais au moins avait-elle emporté avec elle la peur de la rose, et ça c’était bon signe. Susannah ne voulait pas avoir peur d’une chose qui lui paraissait si puissante et si merveilleuse.
Une nouvelle personnalité ? Tu crois que la dame qui m’a amené ces jambes était une nouvelle personnalité ?
Une nouvelle version de Detta Walker, autrement dit ?
Cette perspective lui donna envie de hurler. Elle crut comprendre ce que devait ressentir une femme qui, cinq ans après une opération apparemment réussie de son cancer, se fait dire par son médecin que la radio montre une ombre au poumon.
— Ça ne peut pas recommencer, murmura-t-elle d’une voix frénétique tandis qu’un groupe de passants la contournait. Ils s’écartèrent tous sensiblement de la palissade, ce qui réduisit considérablement l’espace entre eux. Non, ça ne peut pas recommencer. Je suis une seule personne. Je suis… je suis réparée.
Depuis combien de temps ses amis étaient-ils partis ?
Elle tourna la tête vers l’horloge lumineuse. Elle indiquait 8 :42, mais elle n’était pas certaine de pouvoir s’y fier. Le temps lui avait paru plus long. Beaucoup plus long. Peut-être qu’elle devrait les appeler. Juste un petit bonjour. Comment ça va, chez vous ?
Non. Pas question. Tu es un pistolero, ma fille. Du moins c’est ce que lui, il dit. C’est ce qu’il pense. Et tu ne vas le faire changer d’avis en te mettant à brailler comme une gamine qui vient d’apercevoir une couleuvre dans un buisson. Tu vas rester assise là et les attendre. Tu peux le faire. Tu as Ote pour te tenir compagnie, et tu…
Et c’est alors qu’elle le vit, debout de l’autre côté de la rue. Debout près d’un kiosque à journaux. Nu. Une énorme cicatrice en Y, recousue avec des grosses agrafes noires, démarrait à la hauteur des reins, remontait et formait une fourche au niveau du sternum. De ses yeux vides, il regardait vers elle. À travers elle. À travers le monde.
L’espoir que ce ne fût qu’une hallucination s’évanouit quand Ote se mit à aboyer. Il regardait droit dans la direction du mort nu.
Susannah renonça au silence et se mit à hurler le nom d’Eddie.
Lorsque la rose s’ouvrit, révélant un brasier écarlate lové entre ses pétales et un soleil jaune en son cœur, Eddie vit tout ce qui comptait.
— Oh mon Dieu, soupira Jake derrière lui, mais il aurait aussi bien pu se trouver à mille kilomètres.
Eddie vit de grandes choses et des coups manqués de peu. Il vit Albert Einstein enfant, quasiment renversé par le camion du laitier en traversant la rue. Un jeune garçon du nom d’Albert Schweitzer, sortant de son bain et évitant de justesse le savon qui avait glissé près de la bonde. Un oberleutnant nazi brûlant un morceau de papier sur lequel étaient inscrits le lieu et la date du Débarquement. Il vit mourir d’une crise cardiaque, sur une aire d’autoroute de l’Iowa, avec un sachet de frites McDonald sur les genoux, un homme qui avait l’intention d’empoisonner toutes les réserves d’eau potable de Denver. Il vit un terroriste, bardé d’explosifs, se détourner subitement d’un restaurant bondé, dans une ville qui pouvait être Jérusalem. Il avait regardé le ciel, et il avait été frappé par l’évidence qu’il s’étendait de la même façon au-dessus des justes et des injustes. Il vit quatre hommes sauver un petit garçon attaqué par un monstre dont la tête semblait constituée d’un seul œil gigantesque.
Mais le plus important, c’était le poids extraordinaire et croissant des petites choses, des avions qui ne s’étaient pas écrasés, aux hommes et femmes qui s’étaient trouvés au bon endroit au bon moment et qui avaient fondé des dynasties. Il vit des baisers échangés sous des portes cochères, des portefeuilles rendus à leurs propriétaires, des hommes arrivés au croisement de leur vie et qui avaient pris le droit chemin. Il vit mille rencontres fortuites qui n’avaient rien de fortuit, dix mille bonnes décisions, cent mille bonnes réponses, un million d’actes de gentillesse gratuits. Il vit les vieux habitants de River Crossing s’agenouiller dans la poussière auprès de Roland, pour obtenir la bénédiction de Tantine Talitha. Il l’entendit la prononcer, avec joie et dans la liberté. Il l’entendit de nouveau confier à Roland cette croix qu’il devait poser au pied de la Tour Sombre et prononcer le nom de Talitha Unwin à l’autre bout de la terre. Dans les plis brûlants de la rose, il vit la Tour même, et l’espace d’un instant, il comprit sa raison d’être : sa façon de distribuer ses rayons de puissance vers tous les mondes, comment elle les maintenait dans la stabilité dans le grand hélix du temps. Derrière chaque brique qui s’écrasait sur le sol plutôt que sur la tête d’un gamin, derrière chaque tornade qui évitait un camping, derrière chaque missile qui n’avait pas décollé, derrière chaque main qui avait retenu un coup, se dressait la Tour.
Et la douce chanson de la rose. Cette chanson qui promettait que tout irait bien, que tout irait bien, que toutes choses trouveraient leur juste place.