Pourtant il y a quelque chose qui cloche, se dit-il.
Sous l’harmonie de la mélodie pointait une dissonance tranchante, comme des éclats de verre brisé. Dans ce cœur chaud clignotait un méchant éclat violet, une lueur froide qui n’avait rien à faire là.
— Il y a deux pivots, dans l’existence, entendit-il Roland dire. Deux !
Tout comme Jake, il aurait pu se trouver à mille kilomètres de là.
— La Tour… et la rose. Pourtant elles ne sont qu’une seule et même chose.
— Une seule et même chose, acquiesça Jake.
Son visage était zébré de lumière vive, du rouge profond au jaune brillant. Pourtant Eddie crut apercevoir aussi cette autre lueur — un reflet violet et vacillant, comme un bleu. Il dansait sur le front de Jake, la seconde d’après sur sa joue, puis il tremblotait dans le creux de son œil. Il disparaissait, pour réapparaître sur sa tempe, comme la manifestation physique d’une idée noire.
— Qu’est-ce qui cloche ? Eddie s’entendit-il demander, mais il n’obtint pas de réponse.
Ni de Roland, ni de Jake, ni même de la rose.
Jake dressa un doigt et se mit à compter. Les pétales, à ce que vit Eddie. Mais ce n’était vraiment pas la peine de les compter. Ils savaient tous combien il y en avait.
— Il nous faut ce terrain, dit Roland. Qu’on en soit propriétaire, qu’on le protège. Jusqu’à ce que les Rayons soient rétablis et la Tour à nouveau en sécurité. Parce que tant que la Tour s’affaiblit, c’est la rose qui maintient tout en place. Et elle s’affaiblit, elle aussi. Elle est malade. Vous le sentez ?
Eddie ouvrit la bouche pour dire que bien sûr, il le sentait, et c’est alors qu’il entendit le hurlement de Susannah. Une seconde après, les aboiements frénétiques d’Ote se joignirent à sa voix.
Eddie, Jake et Roland échangèrent un regard, comme des dormeurs qui s’éveillent du plus profond des rêves. Ce fut Eddie qui se retrouva sur pied le premier. Il fit volte-face et se précipita vers la palissade, criant le nom de Susannah. Jake le suivit, ne s’arrêtant que pour extirper quelque chose de l’enchevêtrement de bardane dans lequel se trouvait auparavant la clef.
Roland s’autorisa un dernier regard déchirant en direction de cette rose sauvage qui poussait si courageusement au milieu de ce chaos de briques, de planches, de mauvaises herbes et de détritus. Déjà elle repliait ses pétales, dissimulant la lumière qui rougeoyait à l’intérieur.
Je reviendrai, lui dit-il. Je le jure par tous les dieux de tous les mondes, par mon père et ma mère, par tous les amis qui-furent, je reviendrai.
Pourtant il avait peur.
Roland pivota et courut jusqu’à la palissade, se frayant un chemin au milieu des débris avec une agilité inconsciente, malgré la douleur qui lui sciait la hanche. Tout en courant, une pensée lui revint, qui lui battit l’esprit comme un cœur emballé : Deux. Les deux pivots de l’existence. La rose et la Tour. La Tour et la rose.
Tout le reste était contenu entre elles deux, et tournait dans une complexité fragile.
D’un bond, Eddie se projeta par-dessus la palissade, atterrit en s’affalant de tout son long, sauta sur ses pieds et se retrouva devant Susannah sans s’en rendre compte. Ote aboyait toujours.
— Suze ! Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qu’il y a ?
Il chercha de la main le revolver de Roland, mais ne trouva rien. Apparemment, les armes n’allaient pas vaadasch.
— Là ! cria-t-elle en pointant la main de l’autre côté de la rue. Je t’en prie, Eddie, dis-moi que tu le vois aussi !
Eddie sentit sa température de son corps s’effondrer. Ce qu’il voyait, c’était un homme nu, qu’on avait découpé et recousu lors de ce qui ne pouvait être qu’une autopsie. Un autre homme — vivant, celui-là — s’acheta un journal au kiosque, vérifia l’état de la circulation, et traversa la 2e Avenue. Il avait beau être en train d’ouvrir son journal pour jeter un œil aux gros titres, Eddie vit qu’instinctivement, il faisait un écart pour éviter le mort. Exactement comme ils font un écart pour nous éviter, nous, remarqua Eddie.
— Il y en avait une autre, murmura Susannah. Une femme. Qui marchait. Et il y avait un asticot, aussi. J’ai vu un asticot r… ramper…
— Regarde sur ta droite, fit la voix tendue de Jake.
Il était en appui sur un genou, à caresser Ote pour essayer de le calmer. Dans son autre main, il tenait quelque chose de rose et d’écrabouillé. Il était blanc comme un linge.
Ils regardèrent vers la droite. Un enfant s’avançait doucement vers eux, en zigzaguant. Le seul élément qui permettait d’affirmer qu’il s’agissait d’une fille était la robe rouge et bleue qu’elle portait. Quand elle fut plus près, Jake comprit que le bleu était censé figurer l’océan, et que les taches rouges représentaient des petits voiliers couleur bonbon. Elle s’était fait écraser la tête dans quelque accident cruel, écrasée au point d’en être plus large que haute. Ses yeux ressemblaient à du raisin broyé. Autour d’un de ses poignets pâles, elle portait un petit sac à main en plastique blanc. Le parfait petit sac à main qui disait « je m’apprête à passer sous une voiture mais je n’en sais rien ».
Susannah inspira profondément, visiblement sur le point de hurler. Cette noirceur qu’elle avait ressentie auparavant était à présent presque visible. En tout cas, elle était palpable ; elle en sentait la pression contre elle, comme de la terre. Pourtant elle voulait hurler. Elle devait hurler. C’était ça ou devenir dingue.
— Pas un bruit, lui chuchota Roland de Gilead à l’oreille. Ne la perturbe pas, cette pauvre petite. Pour ta vie, Susannah !
Le hurlement de Susannah expira en un long soupir horrifié.
— Ils sont morts, fit Jake d’une voix fluette et maîtrisée. Tous les deux.
— Les morts errants, confirma Roland. J’en ai entendu parler par le père d’Alain Johns. Ça ne devait pas être très longtemps après notre retour de Mejis, parce qu’après, il n’est pas resté beaucoup de temps… Comment dis-tu, Susannah ? « Avant que tout tourne en eau de boudin » ? Quoi qu’il en soit, c’est Chris l’Ardent qui nous a prévenus que si on devait aller vaadasch un jour, on verrait peut-être des errants.
Il désigna du doigt le mort nu, toujours de l’autre côté de la rue.
— Des types comme celui-là, qui ou bien sont morts trop brutalement pour comprendre ce qui leur est arrivé, ou bien qui refusent tout simplement de l’accepter. Tôt ou tard, ils finissent par avancer. Je ne pense pas qu’ils soient très nombreux.
— Dieu merci, lâcha Eddie. On se croirait dans un film de zombies de George Romero.
— Susannah, qu’est-ce qui est arrivé à tes jambes ? demanda Jake.
— Je n’en sais rien. Je les avais toujours, et puis une minute plus tard, j’étais redevenue comme avant.
Elle sembla prendre soudain conscience du regard de Roland et se tourna vers lui.
— Tu trouves ça drôle, chéri ?
— On forme un ka-tet, Susannah. Dis-nous ce qui s’est réellement passé.
— On peut savoir ce que tu insinues, au juste ? lança Eddie — avant qu’il n’en dise plus, Susannah le saisit par le bras.
— Tu m’as prise sur le fait, pas vrai ? dit-elle à Roland. D’accord, je vais tout vous dire. Si on se fie à cette drôle d’horloge digitale, là, eh bien pendant que je vous attendais, j’ai perdu sept minutes. Sept minutes et mes superbes jambes toutes neuves. Si je ne voulais rien dire, c’est que…