Elle hésita un instant.
— C’est que j’avais peur d’être en train de devenir folle.
Ce n’est pas de ça que tu as peur, pensa Roland. Pas exactement.
Eddie la serra brièvement dans ses bras et l’embrassa sur la joue. Il jeta un regard nerveux en direction du cadavre sur le trottoir d’en face (la petite fille à la tête écrasée avait heureusement repris sa route le long de la 46e Rue, vers les Nations unies). Puis ses yeux se posèrent de nouveau sur le Pistolero.
— Si ce que tu as dit auparavant est vrai, Roland, cette histoire d’engrenage du temps qui s’enraye, c’est très mauvais signe. Et si, au lieu de sept minutes, ce sont trois mois qui nous échappent ? Et si la prochaine fois qu’on atterrit ici, Calvin Tower a déjà vendu le terrain ? On ne peut pas se permettre de prendre ce risque. Parce que cette rose, vieux… cette rose…
Des larmes lui perlèrent au coin des yeux.
— C’est la plus belle chose qui soit au monde, compléta Jake.
— Dans tous les mondes, ajouta Roland.
Eddie et Jake seraient-ils rassurés d’entendre que ce glissement s’était sans doute produit uniquement dans la tête de Susannah ? Que c’était Mia qui avait pris le dessus pendant sept minutes, qui avait jeté un œil au décor, puis qui avait replongé dans son trou comme la marmotte dans Un Jour sans fin ? Probablement pas. Mais en scrutant le visage défait de Susannah, il vit une chose : ou bien elle savait ce qui se passait, ou bien elle avait de gros soupçons. Ce doit être l’enfer, pour elle, se dit Roland.
— Si on veut vraiment changer les choses, il va falloir s’y prendre un peu mieux que ça, fit remarquer Jake. Parce qu’au rythme où ça va, on ne vaut pas beaucoup mieux que ces errants.
— Et il faut aussi qu’on aille en 1964, rappela Susannah. Enfin, si on réussit à mettre la main sur mon fric. Est-ce qu’on peut, Roland ? Si Callahan a bien la Treizième Noire, est-ce qu’elle peut faire office de porte ?
Une porte vers la discorde, pensa Roland. La discorde et bien pire.
Mais avant même qu’il pût répondre, le carillon du vaadasch se mit à résonner. Les piétons de la 2e Avenue ne l’entendirent pas plus qu’ils ne virent les pèlerins assemblés près de la palissade, mais le cadavre de l’autre côté de la rue leva lentement ses mains mortes et les posa sur ses oreilles mortes, et ses lèvres se tordirent en une grimace de douleur. Et alors ils purent voir à travers lui.
— Accrochez-vous les uns aux autres, ordonna Roland. Jake, plante la main dans la fourrure d’Ote, le plus profond possible. Tant pis si ça lui fait mal !
Jake obéit, la tête vrillée par les notes de musique. Belles mais si douloureuses.
— C’est comme se faire dévitaliser une dent, mais sans novocaïne, lâcha Susannah.
Elle tourna la tête et, pendant quelques instants, elle put voir à travers la palissade. Elle était devenue transparente. Et derrière se trouvait la rose, les pétales refermés mais diffusant toujours cet éclat serein et splendide. Elle sentit Eddie lui glisser le bras autour des épaules.
— Tiens bon, Suze — quoi que tu fasses, tiens bon.
Elle attrapa la main de Roland. Pendant quelques secondes encore, elle vit la 2e Avenue, puis tout disparut. Le carillon engloutit le monde entier des choses et elle se retrouva à voler dans les ténèbres aveugles, entourée par le bras d’Eddie et la main serrée par celle de Roland.
Lorsque les ténèbres se furent dissipées, ils se retrouvèrent sur la route, à plus de dix mètres de leur campement. Jake s’assit lentement, puis se tourna vers Ote.
— Ça va, mon pote ?
— Ote.
Jake tapota la tête du bafouilleux. Il chercha les autres du regard et poussa un soupir de soulagement. Ils étaient tous là.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Eddie.
Au moment où le carillon s’était mis à sonner, il avait attrapé la main de Jake. À présent, pris entre leurs doigts entremêlés, il désignait un morceau de tissu rose chiffonné. Ça ressemblait à du tissu, mais ça avait aussi la consistance du métal.
— Je ne sais pas, répondit Jake.
— Tu l’as ramassé dans le terrain vague, juste après que Susannah s’est mise à hurler, lui dit Roland. Je t’ai vu faire.
Jake hocha la tête.
— Ouais. C’est bien possible. Parce que c’est là que se trouvait la clef, avant.
— Qu’est-ce que c’est, mon chou ?
— Une sorte de sac.
Il le brandit par les bandoulières.
— Je dirais que c’était mon sac de bowling, celui dans lequel je portais ma boule. Mais ça remonte à 1977.
— Il y a écrit quelque chose, sur le côté, fit remarquer Eddie.
Mais ils ne parvinrent pas à déchiffrer l’inscription. Les nuages bouchaient de nouveau le ciel et le clair de lune ne perçait pas. Ils retournèrent ensemble jusqu’au camp, cheminant doucement, tremblant comme des infirmes, et Roland refit du feu. Puis ils regardèrent de nouveau le sac de bowling rose.
disait l’inscription.
— Ça ne colle pas, dit Jake. C’est presque ça, mais pas tout à fait. Sur mon sac, il était écrit : RIEN QUE DES STRIKES À L’ENTRE-DEUX-QUILLES, c’est Timmy qui me l’a donné quand j’ai fait un 2-82. Il a dit que j’étais encore trop jeune pour qu’il me paye une bière.
— Un pistolero du bowling, fit Eddie en secouant la tête. On aura tout vu, pas vrai ?
Susannah prit le sac et passa la main dessus.
— Qu’est-ce que c’est, comme matière ? Au toucher, on dirait du métal. Et c’est lourd.
Roland, qui avait une petite idée de la fonction de ce sac, — sans pourtant deviner qui ou quoi l’avait placé sur leur chemin — dit :
— Mets-le dans ton sac à dos, avec tes livres, Jake. Et fais-y très attention.
— Et maintenant, que fait-on ? demanda Eddie.
— On dort, répondit Roland. Quelque chose me dit qu’on va être très occupé, pendant quelques semaines. Il faudra prendre du repos où et quand on pourra.
— Mais…
— On dort, répéta Roland en dépliant ses peaux.
Et c’est ce qu’ils finirent par faire, et ils rêvèrent tous de la rose. Tous sauf Mia, qui s’éclipsa dans les dernières heures d’obscurité et qui alla festoyer dans la grande salle de banquet. Et elle y festoya comme une reine.
Car après tout, elle mangeait pour deux.
DEUXIÈME PARTIE
CONTES ET RÉCITS
CHAPITRE 1
Le Pavillon
S’il y eut bien une chose qui surprit Eddie lors du voyage vers Calla Bryn Sturgis, c’est le naturel et la facilité avec lesquels il se mit au cheval. À la différence de Susannah et de Jake, qui avaient tous les deux pratiqué l’équitation en colonie de vacances, Eddie n’avait même jamais caressé un cheval. Lorsque, le matin suivant ce qu’il appela le Vaadasch Numéro Deux, il avait entendu le martèlement sourd des sabots, il avait senti son cœur se serrer de terreur. Ce n’était pas le fait de monter qui lui faisait peur, ni l’animal lui-même. C’était la possibilité — ou plutôt, la probabilité — d’avoir l’air parfaitement ridicule. Quel genre de pistolero pouvait se vanter de n’être jamais monté en selle ?