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Pourtant Eddie trouva même le moyen de glisser un mot à Roland avant leur arrivée.

— Ce n’était pas pareil, la nuit dernière.

Roland haussa les sourcils.

— La nuit dernière, ça n’était pas dix-neuf.

— Que veux-tu dire ?

— Je ne sais pas ce que je veux dire.

— Moi non plus, je ne sais pas, fit Jake. Mais il a raison. La nuit dernière, New York ressemblait au vrai New York, on se serait cru dans le réel. Je veux dire, je sais qu’on était vaadasch, mais il n’empêche…

— C’était réel, répéta Roland d’un air pensif.

— Aussi réel que le sont les roses, fit Jake en souriant.

2

C’étaient les Slightman qui menaient l’expédition de La Calla, cette fois-ci, et ils tenaient chacun une paire de chevaux au bout d’une longe. Les montures de Calla Bryn Sturgis n’avaient rien de franchement intimidant en soi, et elles n’avaient certes rien à voir avec les fiers destriers qu’Eddie avaient imaginés galopant au bord de l’Aplomb, d’après les histoires du Mejis d’antan que leur avait racontées Roland. Il vit arriver des créatures courtaudes, aux jambes musclées, au poil hirsute et aux grands yeux intelligents. Plus grands que des poneys Shetland, ils restaient très différents des fougueux étalons auxquels Eddie s’était attendu. Non seulement ceux-là étaient sellés, mais en plus, un tapis de couchage digne de ce nom avait été roulé sur chaque selle.

En se dirigeant vers son cheval (il n’avait pas eu besoin qu’on lui indique lequel était le sien, c’était le rouan), Eddie vit tous ses doutes et toutes ses craintes s’envoler. Il se contenta de se tourner vers Ben Slightman le Jeune et, après avoir examiné les étriers, de lui poser une simple et unique question.

— Ils vont être un peu courts pour moi, Ben… vous pouvez me montrer comment les rallonger ?

Lorsque le garçon fit mine de descendre pour le faire lui-même, Eddie secoua la tête.

— Ce serait mieux si je pouvais apprendre à le faire, dit-il sans aucune trace d’embarras.

Ben lui indiqua donc la marche à suivre, et Eddie se rendit compte qu’il n’avait pas vraiment besoin d’un cours. Aussitôt que Ben posa la main sur le passant de l’étrier, il comprit comment marchait le système. Ce n’était pas comme un savoir inconscient et camouflé, et pourtant ça ne lui parut pas surnaturel non plus. C’était juste que, face au cheval réel et bien vivant, il comprenait comment les choses étaient faites. Depuis son arrivée dans l’Entre-Deux-Mondes, il n’avait eu qu’une seule expérience de ce type. La première fois qu’il avait fixé l’un des pistolets de Roland autour de sa taille.

— Besoin d’aide, trésor ? demanda Susannah.

— Rattrape-moi juste si je bascule de l’autre côté, grogna-t-il — ce qui bien sûr n’arriva pas.

Le cheval se tint bien droit et oscilla à peine lorsque Eddie mit le pied à l’étrier et se hissa sur la selle noire sans fioritures.

Jake demanda à Benny s’il avait un poncho. Le fils du contremaître jeta un œil dubitatif en direction du ciel nuageux.

— Je ne crois pas qu’il va pleuvoir. Ça peut durer comme ça pendant des jours, au moment de la Moisson…

— C’est pour Ote que j’en cherche un.

D’un ton parfaitement calme et parfaitement assuré.

Il ressent exactement la même chose que moi, constata Eddie. Comme s’il avait fait ça toute sa vie.

Le garçon attrapa un poncho roulé dans une des sacoches de sa selle et le tendit à Jake. Lequel le remercia, enfila le vêtement puis logea Ote dans la grande poche ventrale qui rappelait celle d’un kangourou. Le bafouilleux n’émit pas une protestation.

Si j’avais dit à Jake que je croyais qu’Ote allait nous suivre en trottinant comme un chien de berger, m’aurait-il répondu « Je le transporte toujours comme ça, à cheval » ? se demanda Eddie. Non… mais c’est ce qu’il aurait pensé.

Ils se mirent en route, et Eddie comprit ce que tout cela lui rappelait : ces histoires de réincarnation qu’il avait entendues. Il avait tenté d’écarter cette idée, de se comporter comme ce petit dur de Brooklyn qui avait grandi dans l’ombre d’Henry Dean, mais il n’y parvint pas complètement. Cette idée de réincarnation aurait été moins dérangeante si elle lui était venue directement, mais ce n’était pas le cas. Ce qu’il se disait, c’est qu’il ne pouvait pas faire partie de la lignée de Roland, que c’était tout bonnement impossible. Sauf si Arthur l’Aîné avait fait un petit tour par Coop City, bien sûr. Pour se taper un hot-dog et un beignet de chez Dahlie Lundgren. C’était grotesque de sa part, de tirer de telles conclusions du simple fait de savoir monter un cheval doux comme un agneau sans avoir besoin d’un moniteur. Pourtant l’idée lui revint plusieurs fois au cours de la journée, par surprise, et elle le suivit même dans son sommeil : l’Eld. La lignée de l’Eld.

3

Ils déjeunèrent sans démonter, et tout en mangeant des popkins et en buvant du café froid, Jake rapprocha sa monture de celle de Roland. Depuis la poche kangourou du poncho, Ote lança au Pistolero un regard brillant. Jake donnait au bafouilleux de petits morceaux de son popkin et Ote avait des miettes dans les moustaches.

— Roland, puis-je te parler, en tant que notre dinh ? demanda Jake, d’un air légèrement embarrassé.

— Bien sûr, répondit Roland.

Il prit une gorgée de café et leva un visage intéressé vers le garçon, sans interrompre le mouvement de balancier sur sa selle.

— Ben — enfin, les deux Slightman mais surtout le gamin — m’a demandé si j’habiterais chez eux. Au Rocking B.

— Est-ce que tu le veux ? demanda Roland.

Les joues du garçon se couvrirent d’un voile rouge.

— Je me disais que si vous étiez en ville avec le Vieux, et que moi j’étais dans la campagne — au sud, tu intuites —, eh bien ça nous ferait deux angles différents sur la situation. Mon père dit qu’on n’a pas une vision claire des choses si on s’en tient à un seul point de vue.

— C’est assez vrai, dit Roland, en espérant que ni sa voix ni l’expression de son visage ne trahissaient le chagrin et le regret qu’il ressentit soudain.

Il se trouvait en face d’un jeune garçon qui avait honte d’être un jeune garçon. Il s’était fait un ami, et cet ami l’avait invité chez lui, comme le font parfois les amis. Benny avait sans doute promis à Jake qu’il pourrait l’aider à nourrir le bétail, et peut-être tirer avec son arc (ou son bah, s’il tirait des bolts au lieu de flèches). Benny aurait envie de lui faire partager des endroits, des endroits secrets où il était peut-être allé avec sa jumelle, en d’autres temps. Une cabane dans un arbre, ou peut-être un étang entre les joncs qui lui serait cher, ou bien un banc de rive où l’on raconterait que des pirates d’Eld auraient enterré de l’or et des bijoux. Tous ces endroits où vont les garçons. Mais une bonne partie de Jake Chambers avait désormais honte d’avoir envie d’y aller. C’était la partie qu’avaient pillée le Gardien de la porte de Dutch Hill, Gasher, l’Homme Tic-Tac. Et Roland lui-même, évidemment. S’il décidait de répondre par la négative à la requête de Jake, il était fort probable que le garçon ne le demanderait plus jamais. Et il n’en voudrait même pas à Roland, ce qui était pour lui encore pire. S’il disait oui de façon inadéquate — avec par exemple une toute petite pointe de complaisance dans la voix — le garçon changerait d’avis.