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Les circuits internes d’Andy se mirent à cliqueter. Ses yeux bleus lancèrent des éclairs.

— Morve : mucus présent dans le nez. Dérivé : morveux. Se dit d’une personne qui manque d’expérience, et imbue d’elle-même. Daim : mammifère de la famille des cervidés. Sa peau est faite d’un cuir rêche qui…

— Oublie ça, Andy, dit Susannah. Mon ami fait juste l’idiot. C’est un peu une habitude, chez lui.

— Oh, oui, répondit Andy. C’est un enfant de l’hiver. Aimeriez-vous entendre votre horoscope, Susannah-sai ? Vous allez faire la rencontre d’un bel homme ! Vous aurez deux idées, une bonne et une mauvaise. Vous aurez un bé…

— Dégage de là, imbécile, lança Overholser. File en ville, en ligne droite, sans flemmarder en route. Vérifie que tout est prêt au Pavillon. Personne ne veut de tes bon Dieu d’horoscopes — mille excuses, le Vieux.

Callahan ne releva pas la remarque. Andy s’inclina, tapota trois fois sa gorge de métal et reprit le chemin de la ville, sur un sentier raide mais plutôt large. Susannah le regarda s’éloigner avec ce qui ressemblait à du soulagement.

— Vous avez été plutôt dur avec lui, non ? demanda Eddie.

— Ce n’est rien qu’une machine, fit Overholser, en détachant bien les syllabes du dernier mot, comme s’il s’adressait à un enfant.

— Et il lui arrive d’être crispant, ajouta Tian. Mais dites-moi, sais, que dites-vous de notre Calla ?

Roland glissa son cheval entre ceux d’Eddie et de Callahan.

— C’est très beau, dit-il. Quels que soient les dieux d’ici, ils ont favorisé cet endroit. Je vois du maïs, de la vive-rave, des haricots, et… des pommes de terre ? Ce sont bien des pommes de terre ?

— Si fait, des patates, acquiesça Slightman, visiblement ravi du regard de Roland.

— Et là-bas, il y a tout ce beau riz, ajouta Roland.

— Toutes les petites exploitations près du fleuve, dit Tian, là où l’eau est douce et coule lentement. Et nous savons la chance que nous avons. Quand le riz est prêt — pour la semence ou pour la récolte —, toutes les femmes se réunissent. Ça chante dans les champs, ça danse, même.

— Comme-à-commala, fit Roland — en tout cas, c’est ce que crut entendre Eddie.

Le visage de Zalia et de Tian s’éclaira lorsqu’ils reconnurent l’allusion. Les Slightman échangèrent un regard et sourirent.

— Où avez-vous entendu la Chanson du Riz ? demanda l’Aîné. Et quand ?

— Chez moi, répondit Roland. Il y a bien longtemps. Comme-à-commala, le riz nous tombe dans les bras.

Il tendit le bras en direction de l’ouest, à l’opposé du fleuve.

— C’est la plus grosse ferme, enfouie dans le blé. C’est la vôtre, sai Overholser ?

— C’est bien la mienne, grand merci à vous.

— Et au-delà, au sud, d’autres fermes… puis les ranchs. Celui-là, c’est du bétail… celui-là, des moutons… encore du bétail… des moutons…

— Comment peux-tu faire la différence, de si loin ? demanda Susannah.

— Les moutons broutent plus près du sol, dame-sai, expliqua Overholser. Par conséquent, là où vous apercevez les taches marron du sol, ce sont des pâturages à moutons. Autour, la couleur ocre comme vous diriez sans doute, c’est du bétail.

Eddie se remémora tous les westerns qu’il avait vus au Majestic : Clint Eastwood, Paul Newman, Robert Redford, Lee Van Cleef.

— Dans mon pays à moi, on raconte des histoires de guerres ancestrales entre fermiers et ranchers, parce qu’on dit les moutons broutent trop près du sol. Qu’ils arrachent même les racines, vous intuitez, et qu’alors rien ne repousse.

— C’est de l’idiotie pure, excusez mon expression, répliqua Overholser. Les moutons broutent très près du sol, si fait, mais alors on envoie les vaches l’arroser. Leur fumier est plein de semence.

— Ah, fit Eddie.

Il ne vit pas quoi ajouter. Vue sous cet angle, toute cette histoire de guerre des fermiers était d’un ridicule achevé.

— Allons-y, reprit Overholser. La lumière du jour se perd, savez-vous, et un festin nous attend au Pavillon. Toute la ville sera réunie pour vous rencontrer.

Et pour nous inspecter des pieds à la tête, par la même occasion, pensa Eddie.

— Nous vous suivons, répondit Roland. On peut y être avant la fin du jour, ou je me trompe ?

— Nan, fit Overholser.

Il donna du pied dans les flancs de son cheval et tira sur les rênes d’un geste saccadé. La simple vision de la tête du cheval propulsée vers l’avant suffit à faire grimacer Eddie. Il s’engagea sur le chemin. Les autres suivirent.

5

Eddie ne devait jamais oublier leur première rencontre avec les habitants de La Calla ; le souvenir qu’elle lui laissa demeura toujours frais à son esprit. Sans doute parce que tout ce qui se produisit fut plein de surprise, et que quand tout est plein de surprise, l’expérience prend des allures de rêve. Il se rappelait le changement subtil des torches, quand la palabre eut pris fin — leur lumière étrange et variée. Il se rappelait le salut inattendu d’Ote à la foule. Les visages levés vers eux et ce mélange de panique et de colère qu’il avait ressenti à l’égard de Roland. Et Susannah, se hissant sur le tabouret du piano, dans ce lieu qu’ils appelaient la musica. Oh oui, ce souvenir-là. Tu m’étonnes. Mais le souvenir le plus vivace, plus vivace encore que celui de sa bien-aimée, était celui qu’il gardait du Pistolero.

De Roland qui dansait.

Mais avant tout cela, ils avaient dû descendre à cheval la grand-rue de La Calla, et son pressentiment était revenu. Cette prémonition, comme s’il entendait le galop des jours mauvais.

6

Ils atteignirent la ville même une heure avant le coucher du soleil. Les nuages se séparèrent et laissèrent filtrer les derniers rayons rouges de la lumière du jour. La rue était déserte. Le sol était un tapis de crasse graisseuse. Les sabots des chevaux produisaient un bruit mat sur les ornières dures et tassées. Eddie aperçut une écurie de louage, appelée le Repos des Voyageurs, qui semblait à mi-chemin entre la pension et l’auberge, et, au bout de la rue, un large immeuble à deux étages qui ne pouvait être que la Salle du Conseil de La Calla. À droite il distinguait la lueur des torches, et il en déduisit que des gens attendaient, mais il n’y avait personne à l’entrée nord de la ville, par laquelle ils étaient arrivés.

Le silence et les trottoirs de planches déserts commencèrent à donner la chair de poule à Eddie. Il se remémora le récit que Roland leur avait fait de la dernière entrée de Susan à Mejis, à l’arrière d’un chariot, debout, les mains liées devant elle et un nœud de chanvre autour du cou. Sa route à elle était déserte, elle aussi. Au début. Puis, non loin de l’intersection entre la Grand-Route et l’ancienne voie du Silk Ranch, Susan et ses ravisseurs avaient croisé un fermier seul, un homme avec ce que Roland appelait un regard de tueur d’agneaux. Plus tard, on l’avait bombardée de légumes et de bâtons, et même de pierres, mais ce fermier-là était arrivé le premier, planté là avec sa poignée de spathes de maïs, qu’il lui avait lancée presque gentiment, au passage… vers, eh bien, vers charyou tri, la Fête de la Moisson des Grands Anciens.

Tandis qu’ils avançaient dans Calla Bryn Sturgis, Eddie s’attendait à apercevoir cet homme-là, son regard de tueur d’agneaux, et cette poignée de spathes de maïs. Car cette ville lui paraissait mauvaise. Pas malfaisante — au sens où Mejis l’avait été, la nuit de la mort de Susan —, mais mauvaise, beaucoup plus sommairement. Mauvaise comme dans « mauvaise étoile », « mauvais choix », « mauvais augure ». Mauvais ka, peut-être.