Выбрать главу

Il se pencha vers Slightman l’Aîné.

— Mais où diable est passé tout le monde, Ben ?

— Là-bas, répondit Slightman en pointant le doigt vers la lueur des flambeaux.

— Et pourquoi tout est aussi silencieux ?

— Ils ne savent pas à quoi s’attendre, dit Callahan. Nous sommes coupés de tout, ici. Les rares étrangers que nous apercevons de temps à autre sont toujours des colporteurs, des écumeurs, des joueurs… oh, et aussi les péniches-marché qui font parfois escale ici, en plein été.

— Qu’est-ce qu’une péniche-marché ? demanda Susannah.

Callahan lui fit la description d’une grosse barge à fond plat, à roue et à rames, peinte de couleurs vives et surchargée de petites échoppes. Elles descendaient lentement le cours de la Devar-Tete Whye, s’arrêtant pour proposer leurs produits aux Callas du Mi-Croissant, jusqu’à épuisement de leurs stocks. De la camelote, pour la majeure partie, précisa Callahan, mais Eddie n’était pas certain de pouvoir lui faire totalement confiance, du moins au sujet des péniches-marché ; il en parlait avec cette sorte de dégoût presque inconscient des religieux de longue date.

— Quant aux autres étrangers, ce sont ceux qui viennent leur enlever leurs enfants, conclut-il.

Il tendit le bras vers la gauche, où un long bâtiment bas, en bois, semblait occuper la moitié de la rue. Eddie dénombra non pas deux rambardes de quatre attaches, mais huit. Des longues, avec ça.

— L’Épicerie Générale de Took, grand bien vous en fasse, dit Callahan, avec dans la voix quelque chose qui ressemblait bien à du sarcasme.

Ils arrivèrent au Pavillon. En récapitulant plus tard, Eddie évalua à sept ou huit cents le nombre d’habitants présents, mais quand il les vit pour la première fois — masse de chapeaux, de bonnets, de bottes et de mains durcies par le labeur, sous la lumière rouge et étirée de cette fin de journée — la foule lui parut gigantesque, indénombrable.

C’est de la merde qu’ils vont nous balancer à la tête, pensa Eddie. Ils vont nous balancer de la merde en hurlant « Charyou tri ».

Cette idée ridicule avait pourtant une certaine force.

Les habitants de La Calla se scindèrent en deux, dégageant au centre une allée herbeuse qui menait à une estrade de bois. Le Pavillon était entouré d’un ruban de flambeaux emprisonnés dans des cages métalliques. Ils brillaient encore tous d’un éclat jaune et ordinaire. Un fort relent d’huile parvint aux narines d’Eddie.

Overholser descendit de cheval. Les autres l’imitèrent. Eddie, Susannah et Jake se tournèrent vers Roland. Lui resta assis quelques instants, légèrement penché vers l’avant, un bras appuyé sur le pommeau de sa selle, comme perdu dans ses pensées. Puis il se découvrit et tendit son chapeau vers la foule. Il se frappa trois fois la gorge. Un murmure parcourut l’assemblée. Assentiment ou surprise ? Eddie ne sut le dire. Pas de colère, cependant, il en était certain, et c’était une bonne chose. Le Pistolero passa un de ses pieds bottés par-dessus la selle et sauta prestement de son cheval. C’est avec plus de circonspection qu’Eddie, conscient de tous ces regards tournés vers lui, se sépara de sa propre monture. Il avait enfilé le harnais de Susannah un peu plus tôt et se tenait à présent près de son cheval à elle, lui tournant le dos. Elle se glissa dans le harnais avec l’aisance d’une longue expérience. De la foule s’éleva de nouveau un murmure lorsqu’ils virent qu’elle avait les jambes coupées juste au-dessus du genou.

Overholser s’engagea dans l’allée d’un pas assuré, distribuant quelques poignées de main en chemin. Callahan le suivait de près, exécutant parfois un signe de croix dans l’air. Des mains surgirent de la foule pour s’occuper des chevaux. Roland, Eddie et Jake s’avancèrent tous trois de front. Ote était toujours blotti dans la poche ventrale du poncho que Benny avait prêté à Jake, et il observait la scène avec intérêt.

Eddie se rendit compte qu’il sentait réellement la foule — la sueur, les cheveux, les peaux brunies par le soleil, et parfois un effluve de ce que les personnages des westerns appelaient (avec un mépris similaire à celui de Callahan quand il évoquait les péniches-marché) de la « cocotte ». Il sentait aussi les odeurs de nourriture : de porc et de bœuf, de pain frais, d’oignons frits, de café et de graf. Son estomac se mit à gargouiller, pourtant il n’avait pas faim. Non, ce n’était pas vraiment de la faim. Il n’arrivait pas à se débarrasser de l’idée que ce chemin sur lequel ils avançaient allait disparaître et toute cette foule, se refermer sur eux. Ils étaient tellement silencieux ! Quelque part, tout près, il entendait les premiers engoulevents pousser leur dernier cri avant la nuit.

Overholser et Callahan montèrent sur l’estrade. Eddie s’inquiéta de voir qu’aucun de ceux du groupe qui les avaient suivis n’en faisait autant. Roland, néanmoins, monta les trois larges marches de planches sans l’ombre d’une hésitation. Eddie le suivit, sentant ses genoux trembler un peu sous lui.

— Ça va ? lui murmura Susannah à l’oreille.

— Jusqu’ici, oui.

À gauche de l’estrade on avait installé une scène ronde, sur laquelle se tenaient sept hommes, vêtus d’une chemise blanche, d’un jean bleu et d’une large ceinture à nœud. Eddie reconnut les instruments qu’il tenait, et même si la vue du banjo et de la mandoline avait de quoi lui faire craindre un accompagnement musical au rabais, elle n’en restait pas moins rassurante. On n’engageait pas de groupe pour les sacrifices humains, aux dernières nouvelles ? Peut-être un tambour ou un gong, histoire de motiver les spectateurs.

Eddie se retourna pour faire face à la foule, Susannah dans son dos. Il fut consterné de constater que l’allée qui remontait tout à l’heure du bout de la grand-rue s’était effectivement refermée. Des visages se levèrent vers lui. Des femmes et des hommes, des jeunes et des vieux. Des visages sans expression, aucun enfant. C’étaient des visages qui passaient le plus clair de leur temps au soleil, comme le prouvaient les crevasses. Et ce fichu pressentiment qui ne voulait pas le quitter.

Overholser s’immobilisa près d’une table de bois brut. Dessus était posée une grosse plume gonflée. Le fermier s’en empara et la brandit au-dessus de lui. La foule, déjà discrète depuis le début, tomba dans un silence dérangeant, si absolu qu’Eddie entendit les râles qui montaient d’un poumon malade, à chaque respiration.

— Pose-moi, Eddie, dit doucement Susannah.

Cela ne le réjouit pas, mais il s’exécuta.

— Je suis Wayne Overholser, de la ferme des Sept Lieues, dit-il en s’avançant tout au bord de l’estrade et en tendant la plume devant lui. Écoutez-moi, je vous prie.

— Grand merci-sai, murmura l’assemblée.

Overholser se retourna et tendit la main vers Roland et son ka-tet, debout dans leurs vêtements souillés par le voyage (Susannah n’était pas exactement debout, mais au sol, entre Eddie et Jake, tout près d’eux). Eddie ne s’était jamais senti observé de si près.

— Nous autres, hommes de La Calla, avons entendu Tian Jaffords, George Telford, Diego Adams, et tous ceux qui désiraient parler, dans cette Salle du Conseil, poursuivit Overholser. Puis j’ai parlé moi-même. Ils vont venir et enlever les enfants, j’ai dit, en parlant des Loups, bien entendu, et puis ils nous laisseront en paix pour une génération, ou à peu près. Il en est ainsi, il en a toujours été ainsi, je dis qu’il faut laisser faire. Je pense aujourd’hui que ces paroles étaient peut-être un peu hâtives.