Выбрать главу

Nouveau murmure dans la foule, léger comme une brise.

— Lors de cette même réunion, nous avons entendu le Père Callahan annoncer qu’il y avait des pistoleros, plus au nord.

Le murmure se fit un peu plus fort. Pistoleros… Entre-Deux-Mondes… Gilead.

— Nous avons convenu entre nous qu’un groupe devait aller voir. Voici les personnes que nous avons trouvées. Ils prétendent être… ce que le Père Callahan disait qu’ils étaient.

Overholser avait soudain l’air mal à l’aise. Un peu comme s’il retenait un pet. Eddie avait déjà vu cette expression auparavant, surtout à la télé, quand un homme politique se retrouvait confronté à des faits qu’il ne pouvait éluder et dont il était bien forcé de rendre compte.

— Ils prétendent venir du monde disparu. Ce qui veut dire…

Vas-y, Wayne, pensa Eddie. Faut que ça sorte. Tu peux le faire.

— … ce qui veut dire de la lignée d’Eld.

— Les dieux soient loués ! hurla une femme. Les dieux les ont envoyés pour sauver nos babés, c’est vrai !

On entendit des « chut ! ». Overholser attendit le retour au silence, un air douloureux sur le visage, puis reprit.

— Ils peuvent en rendre compte — ils le devront, d’ailleurs —, mais j’en ai vu assez pour croire qu’ils peuvent nous aider à faire face à notre problème. Ils ont de bonnes armes — comme vous le voyez — et ils savent s’en servir. J’en jurerais, par ma montre et mon billet, et grand merci.

Cette fois-ci, le murmure de la foule prit de la force et Eddie le sentit bien intentionné. Il se détendit quelque peu.

— Très bien. Qu’ils se présentent maintenant un par un, pour que vous entendiez leurs voix et que vous voyiez bien leurs visages. Voici leur dinh, dit-il en levant la main vers Roland.

Le Pistolero s’avança d’un pas. Le soleil rouge lui mettait la joue gauche en feu ; quant à la droite, la lueur des flambeaux la peignait de jaune. Il avança une jambe. Le bruit mat du talon usé de sa botte sur les planches résonna pourtant clairement dans le silence. Pour une raison inexplicable, il évoqua pour Eddie un poing frappant sur le couvercle d’un cercueil. Il s’inclina bien bas, les paumes ouvertes, tendues devant lui.

— Roland de Gilead, fils de Steven, dit-il. De la lignée d’Eld.

Soupirs.

— Puissions-nous faire ici une heureuse rencontre.

Il recula, et jeta un regard à Eddie.

Jusque-là, il pouvait le faire.

— Eddie Dean, de New York. Fils de Wendell. En tout cas, c’est ce que prétendait ma maman, pensa-t-il.

Il ajouta, sans même s’en rendre compte :

— De la lignée d’Eld. Du ka-tet de Dix-neuf.

Il recula, et Susannah s’avança jusqu’au bord de l’estrade. Le dos droit, balayant l’audience d’un regard serein, elle dit :

— Je suis Susannah Dean, épouse d’Eddie, fille de Dan, de la lignée d’Eld, du ka-tet de Dix-Neuf, puissions-nous faire ici une heureuse rencontre et grand bien nous en fasse.

Elle fit la révérence, écartant ses jupons imaginaires.

Ce qui suscita un mélange de rires et d’applaudissements.

Pendant qu’elle se présentait, Roland se baissa pour vers Jake pour lui chuchoter brièvement quelque chose à l’oreille. Jake hocha la tête et s’avança d’un pas, l’air confiant. Il paraissait très jeune et très beau, dans cette lumière de fin du jour.

Il avança un pied et s’inclina. Sous le poids d’Ote, le poncho bâilla en avant de façon comique.

— Je m’appelle Jake Chambers, fils d’Elmer, de la lignée d’Eld, du ka-tet de Quatre-Vingt-Dix et Neuf.

Quatre-vingt-dix-neuf ? Eddie lança un regard à Susannah, laquelle haussa légèrement les épaules. C’est quoi, cette merde de quatre-vingt-dix-neuf ? Qu’est-ce que ça pouvait bien faire, après tout ? Il ne savait pas non plus ce qu’était le ka-tet de Dix-Neuf, pourtant il l’avait dit lui-même.

Mais Jake n’en avait pas terminé. Il extirpa Ote de la poche du poncho de Benny Slightman. La foule frissonna en le voyant apparaître. Jake adressa un regard furtif à Roland, un regard qui disait Tu es sûr ? et Roland acquiesça.

Tout d’abord, Eddie ne pensa pas que l’ami à fourrure de Jake ferait quoi que ce soit de spécial. Les habitants de La Calla — les folken — étaient redevenus totalement silencieux, tellement silencieux qu’une fois encore, le chant du soir des oiseaux fut clairement audible.

Puis Ote se dressa sur ses pattes arrière, en avança une devant lui et salua bien bas. Il vacilla mais ne perdit pas l’équilibre. Ses petites pattes noires étaient tendues, coussinets vers le haut, reproduisant le geste de Roland. On entendit des exclamations de surprise, des rires, des applaudissements. Jake paraissait totalement abasourdi.

— Ote ! fit le bafouilleux. Eld ! Grand merci !

Chaque mot était bien articulé. Il garda la pose quelques secondes de plus, puis retomba à quatre pattes et fila se réfugier aux pieds de Jake. Un tonnerre d’applaudissements éclata. En un seul coup d’éclat, simple et brillant, Roland (car qui d’autre que lui aurait pu enseigner ce tour au bafouilleux, pensa Eddie) avait fait de ces gens des amis et des admirateurs. Pour ce soir, en tout cas.

Ce fut là la première surprise : Ote saluant toute l’assemblée des folken de La Calla et se déclarant lui-même an-tet de ses compagnons de voyage. La deuxième ne fut pas longue à se manifester.

— Je ne suis pas un orateur, dit Roland, reculant de nouveau. Ma langue est plus malhabile que celle d’un ivrogne, un soir de Fête de la Moisson. Mais Eddie nous dira bien quelques mots, j’en suis certain.

Ce fut autour d’Eddie de se retrouver abasourdi. Sous eux, la foule applaudissait et tapait des pieds pour montrer son enthousiasme. On entendit crier des Grand merci-sai et des Parlez donc, ou encore des Écoutez-le, écoutez-le. Même l’orchestre s’en mêla, entonnant un petit air inégal mais enlevé.

Il eut juste le temps de lancer à Roland un regard furieux et frénétique : Qu’est-ce que c’est que cette putain d’embrouille ? Le Pistolero lui rendit un regard vide, puis croisa les bras sur sa poitrine.

Les applaudissements se turent progressivement. Tout comme sa colère. Elle céda place à la terreur. Overholser le considérait avec intérêt, les bras croisés lui aussi, en une imitation plus ou moins consciente de Roland. En dessous de lui, Eddie apercevait quelques visages sur fond de foule anonyme : les Slightman, les Jaffords aussi. Il regarda dans une autre direction et vit Callahan, ses yeux bleus rétrécis. Et au-dessus, la cicatrice cruciforme sur son front, qui semblait scintiller.

Qu’est-ce que je suis censé leur raconter ?

Vaudrait mieux dire quelque chose, Eds, lui murmura la voix d’Henry. Ils attendent.

— Mille pardons si je suis un peu lent à démarrer, dit-il. Nous avons parcouru des kilomètres et des roues, et encore des kilomètres et des roues, et vous êtes les premiers êtres humains que nous ayons vus depuis maints…