Maints quoi ? Maintes semaines ? Maints mois ? Des années ? Des décennies, peut-être ?
Eddie éclata de rire. Il se fit l’impression du plus grand imbécile de la terre, du pauvre type sur qui on ne pouvait pas compter pour se la tenir tout seul quand il allait pisser, sans parler de tenir une arme.
— Depuis maintes lunes bleues.
Ils explosèrent littéralement de rire. Certains allèrent jusqu’à applaudir. Sans même s’en rendre compte, il avait chatouillé l’humour de ces gens. Il se détendit, et se surprit à parler de façon très naturelle. Il se rappela au passage qu’il n’y avait pas si longtemps, le pistolero en armes qui se tenait en face de ces sept cents personnes remplies de crainte et d’espoir, glandait devant sa télé dans un caleçon jaunissant, à manger des chips, à se shooter à l’héroïne et à regarder des séries télé stupides.
— Nous venons de très loin, et il nous reste bien du chemin à faire. Notre séjour ici sera de courte durée, mais nous ferons tout notre possible, écoutez-moi, je vous prie.
— Continue, l’étranger ! lança quelqu’un. Tu parles juste !
Ah ouais ? pensa Eddie. Première nouvelle, mon vieux.
Quelques Si fait et Grand bien fusèrent.
— Dans la baronnie d’où je viens, les guérisseurs ont un adage, leur dit Eddie. Il dit : Commencez par ne pas faire de mal.
Il ne se rappelait pas s’il s’agissait d’une devise d’avocat ou de médecin, mais il l’avait entendue dans pas mal de films et d’émissions de télé, et elle sonnait plutôt bien.
— Nous ne voulons faire aucun mal, ici, vous intuitez, mais il est impossible de retirer une balle, ou même une écharde dans le doigt d’un enfant, sans verser un peu de sang.
L’assemblée murmura son assentiment. Néanmoins, Overholser gardait un air impassible, et Eddie aperçut dans la foule quelques signes de doute. Il en ressentit une étrange poussée de colère. Il n’avait aucun droit d’éprouver de la colère à l’égard de ces gens qui ne leur avaient fait strictement aucun mal et ne leur avaient absolument rien refusé (du moins jusqu’à présent), mais il en éprouvait quand même.
— Nous avons un autre dicton, dans la Baronnie de New York, reprit-il. « Pas d’repas gratuit pour les braves. » D’après ce que nous avons entendu, la situation est grave. Tenir tête à ces Loups sera dangereux. Mais parfois, ne rien faire rend les gens malades et affamés.
— Écoutez-le, écoutez-le ! cria toujours la même personne, au fond.
Eddie aperçut Andy le robot, et près de lui, un grand chariot dans lequel se tenaient des hommes drapés dans de volumineuses capes noires ou bleu foncé. Eddie supposa qu’il s’agissait des Manni.
— Nous allons jeter un œil aux alentours, et une fois que nous aurons cerné le problème, nous verrons ce que nous pouvons faire. Si, pour nous, la réponse est « rien », nous vous tirerons la révérence et poursuivrons notre route.
Au deuxième ou troisième rang se tenait un homme avec un vieux chapeau blanc de cow-boy. Et des sourcils broussailleux et une moustache assortis. Eddie se fit la remarque qu’il ressemblait pas mal au Pa Cartwright de ce vieux feuilleton télé, Bonanza. Mais le sosie du patriarche n’avait pas franchement l’air enchanté par ce que disait Eddie.
— Mais si nous pouvons vous aider, nous le ferons, dit-il d’une voix soudain monocorde. Mais nous ne le ferons pas tout seuls, les amis. Écoutez-moi, je vous prie. Écoutez-moi bien. Vous feriez mieux de vous préparer à vous battre pour ce que vous voulez. À vous battre pour ce que vous voulez garder.
À ces mots, il tendit un pied devant lui — son mocassin ne produisit pas le même son sourd de coup de poing sur un cercueil, mais Eddie l’avait quand même en tête — et s’inclina. S’ensuivit un silence de mort. Puis Tian Jaffords se mit à applaudir. Zalia se joignit à lui. Suivie de Benny. Son père lui donna un petit coup de coude, mais le garçon ne s’interrompit pas, et bientôt Slightman l’Aîné fit de même.
Eddie lança à Roland un regard incendiaire. Ce qui ne modifia en rien l’expression impassible de ce dernier. Susannah lui tira le bas du pantalon, et Eddie se pencha vers elle.
— Tu t’en es bien tiré, trésor.
— Pas grâce à lui, en tout cas, fit-il avec un signe de tête en direction du Pistolero.
Mais à présent qu’il en avait terminé, il se sentait étonnamment bien. Et les grands discours n’étaient vraiment pas le point fort de Roland, Eddie le savait bien. Il pouvait s’en charger s’il n’avait pas de renfort, mais il n’y tenait pas.
Maintenant tu sais quel est ton rôle, pensa-t-il. Porte-parole de Roland de Gilead.
Mais après tout, était-ce si terrible ? Cuthbert Allgood n’avait-il pas assumé cette tâche, bien longtemps avant lui ?
Callahan avança d’un pas.
— Peut-être pourrions-nous les accueillir un peu mieux que nous ne l’avons fait, mes amis — leur souhaiter la bienvenue comme on sait le faire à Calla Bryn Sturgis.
Et il se mit à applaudir. Cette fois-ci, les folken assemblés l’imitèrent immédiatement. Les applaudissements furent longs et vigoureux. Il y eut des hourras, des sifflets, des pieds martelant le sol (ce qui fut moins spectaculaire, sans un plancher pour la résonance). La petite formation musicale ne se contenta pas de jouer un seul morceau, mais toute une série. Susannah attrapa Eddie par la main, Jake lui prit l’autre. Ils saluèrent tous les quatre comme un groupe de rock à la fin d’un concert particulièrement réussi, et le public redoubla d’applaudissements.
Callahan finit par les faire taire, en levant les mains.
— Un gros travail nous attend, mes amis. Des sujets graves auxquels nous devrons réfléchir, des choses graves à faire. Mais pour l’heure, mangeons ! Et qu’ensuite on danse, on chante et on fasse la fête !
Les applaudissements fusèrent de nouveau, que Callahan apaisa.
— Assez, cria-t-il en riant. Et vous autres Manni, au fond, je sais que vous avez apporté vos propres rations, mais je ne vois vraiment pas pourquoi vous ne vous joindriez pas à nous pour les manger. Joignez-vous à nous. Grand bien vous en fasse !
Grand bien nous en fasse à tous, pensa Eddie, et pourtant ce pressentiment ne le quittait pas. C’était comme un invité qui se tient à l’écart de la fête, juste sous la lueur des flambeaux. C’était comme un son, aussi. Un talon de botte sur le plancher. Un coup de poing sur le couvercle d’un cercueil.
Bien qu’il y eût des bancs et de longues tables à tréteaux, seuls les plus âgés mangèrent leur dîner assis. Et ce fut là un fameux dîner, avec un choix de deux cents plats, pour la plupart simples et délicieux.
On commença par un toast à La Calla. C’est Vaughn Eisenhart qui en fut l’instigateur, debout avec dans une main un verre plein, et dans l’autre, la plume. Eddie se dit qu’il s’agissait probablement là de l’hymne national, version Croissant.
— Puisse-t-elle toujours bien prospérer, cria le rancher, puis il avala son verre de graf cul sec, en une ample gorgée. Eddie admira la gorge de l’homme, ne serait-ce que ça ; le graf de Calla Bryn Sturgis était si fort que le simple fait de le renifler vous mettait les larmes aux yeux.
— GRAND BIEN ! s’exclamèrent en chœur les folken.
Puis ils trinquèrent et burent.
Au même moment, les torches du Pavillon prirent la teinte rouge vermillon du soleil qui venait de se coucher. La foule y alla de ses « Ooh » et de ses « Aah », suivis d’applaudissements. D’un point de vue technologique, Eddie ne vit là rien d’extraordinaire — comparé à Blaine le Mono ou aux ordinateurs dipolaires qui menaient Lud —, mais cela projetait sur l’assemblée une lumière charmante, et ça ne paraissait pas toxique. Il se mit lui aussi à applaudir. Susannah en fit autant. Andy lui avait apporté son fauteuil roulant et l’avait déplié en la félicitant (il avait aussi proposé de tout lui dire de ce bel inconnu qu’elle allait bientôt rencontrer). À présent, elle déambulait parmi les petites grappes de gens, une assiette de nourriture sur les genoux, discutant à droite, avançant un peu, discutant à gauche, poursuivant sa route. Eddie put en déduire qu’elle avait eu sa part de cocktails et de fêtes dans le genre de celle-ci, et il se sentit un peu jaloux de son aisance.