Eddie remarqua des enfants dans la foule. Les folken avaient visiblement conclu que leurs visiteurs n’allaient pas se mettre à tirer dans le tas et faire un carnage. Les enfants les plus âgés avaient le droit de se promener où bon leur semblait. Ils se déplaçaient par petites meutes protectrices, celles qu’Eddie se rappelait de sa propre enfance, prélevant des quantités gigantesques de nourriture sur les tables (pourtant, même les appétits voraces d’une bande d’adolescents n’auraient pas suffi à entamer sérieusement un tel butin). Ils observaient les nouveaux venus, sans toutefois oser les approcher.
Les plus jeunes restaient aux côtés de leurs parents. Les malheureux pris dans l’âge ingrat de la préadolescence s’agglutinaient autour du toboggan, des balançoires et d’une cage à écureuils élaborée, tout au bout du Pavillon. Un petit nombre s’en servaient vraiment, les autres se contentant de regarder la fête avec ce regard perplexe de ceux qui ne se sentent pas à leur place. C’est vers eux que le cœur d’Eddie le portait. Il pouvait compter le nombre de paires — ça donnait le frisson — et il se dit que c’étaient ceux-là, ces enfants perplexes, juste un peu trop vieux pour jouer gaiement à la balançoire, qui seraient la cible privilégiée des Loups… si on les laissait faire, bien sûr. Il n’aperçut aucun des « crânés », et il se dit qu’on les avait écartés sciemment, pour ne pas jeter une ombre sur les réjouissances. Eddie comprenait cette attitude, mais il espérait qu’eux aussi faisaient la fête de leur côté, quelque part. (Plus tard, il apprit que tel avait été le cas — biscuits et crème glacée derrière l’église de Callahan). Jake aurait eu tout à fait sa place dans le groupe intermédiaire, s’il avait vécu à La Calla, ce qui bien sûr n’était pas le cas. Et il s’était fait un ami qui lui convenait parfaitement : plus vieux par l’âge, plus jeune par l’expérience. Ils allaient de table en table, grignotant au hasard. Ote trottinait sur les talons de Jake, l’air plutôt satisfait, balançant la tête de droite à gauche. Eddie n’avait cependant aucun doute sur le fait que, si quelqu’un se montrait agressif envers Jake de New York (ou envers son nouvel ami, Benny de La Calla), ce quelqu’un se retrouverait avec un ou deux doigts en moins. À un moment, Eddie vit les deux garçons échanger un regard et, sans même se dire un mot, éclater de rire exactement au même instant. Et la scène lui rappela sa propre enfance avec une telle vivacité qu’il en eut mal.
Non pas qu’Eddie eût beaucoup de temps pour l’introspection. Il avait appris des histoires de Roland (et aussi des actions de Roland, à diverses reprises), que les pistoleros de Gilead avaient été bien plus que des agents de la paix. Ils avaient aussi joué les messagers, les comptables, parfois même les espions, plus rarement encore les bourreaux. Mais surtout, ils étaient avant tout des diplomates. Eddie, élevé par son frère et ses amis selon des principes de sagesse du genre Pourquoi tu me broutes pas comme ta sœur ou J’ai niqué ta mère et je peux te dire que ça lui a plu, sans oublier le grand succès du siècle, Je la fermerai pas t’es pas mon père, quand je vois ta tête je gerbe par terre, ne s’était jamais considéré comme un diplomate, mais l’un dans l’autre il pouvait dire qu’il ne s’en tirait pas mal. Telford avait été coriace, mais le groupe l’avait fait taire, grand merci à tous.
Dieu sait que c’était pourtant quitte ou double : les habitants de La Calla craignaient peut-être les Loups, mais ils ne se gênaient pas pour demander au ka-tet de montrer patte blanche. Eddie comprit que Roland lui avait fait une grande faveur, en le poussant à parler devant toute l’assemblée. Ça l’avait même échauffé pour la suite.
Il leur dit à tous la même chose, sans relâche. Qu’il leur serait impossible de parler stratégie tant qu’ils n’auraient pas inspecté la ville et ses alentours. Impossible de dire combien d’hommes de La Calla devraient les rejoindre. C’est le temps qui le dirait. Ils jetteraient un coup d’œil à la lumière du jour. Il y aurait de l’eau, si Dieu le voulait. Plus tous les autres clichés qui lui vinrent à l’esprit (il fut même à deux doigts de leur promettre un poulet dans chaque marmite, une fois qu’ils auraient vaincu les Loups, mais Dieu merci il réussit à tenir sa langue). Un petit fermier du nom de Jorge Estrada voulut savoir ce qu’ils feraient si les Loups décidaient de mettre le feu au village. Un autre, Garren Strong, demanda à Eddie où seraient cachés les enfants, pendant l’attaque des Loups.
— Parce qu’on peut pas les laisser ici, vous devez bien l’intuiter, dit-il.
Eddie, qui se rendait compte qu’il n’intuitait pas grand-chose, se contenta de prendre une gorgée de graf et de rester dans le vague. Un type nommé Neil Faraday (Eddie ne sut dire s’il s’agissait d’un petit fermier ou d’un ouvrier agricole) s’approcha de lui pour lui dire que les choses étaient allées beaucoup trop loin.
— Ils n’emmènent jamais tous les enfants, vous savez.
Eddie songea un instant à lui demander ce qu’il fallait penser d’un type qui dirait : « Oh, vous savez, ils n’ont été que deux à violer ma femme », mais se ravisa.
Un moustachu au teint très mat du nom de Louis Haycox vint se présenter et annonça à Eddie qu’il avait décidé que Tian Jaffords avait raison. Il avait passé pas mal de nuits blanches depuis la réunion, à réfléchir à tout ça, et pour finir, il avait décidé de tenir bon et de se battre. S’ils voulaient bien de lui, bien entendu. Le mélange de sincérité et de terreur qu’Eddie lut sur le visage de cet homme le toucha profondément. Il ne s’agissait pas d’un gamin qui avait pris un coup de sang et ne savait pas bien dans quoi il s’engageait, mais d’un homme mûr qui ne le savait sans doute que trop bien.
Ils venaient donc avec leurs questions, et repartaient sans véritables réponses, mais l’air plus satisfait. Eddie parla jusqu’à s’en dessécher la bouche, puis troqua sa coupe de graf en bois contre du thé froid, ne voulant pas finir soûl. Il ne voulait plus rien manger, non plus ; il était plein à craquer. Mais il en venait toujours plus. Cash et Estrada. Strong et Echeverria. Winkler et Spalter (des cousins d’Overholser, à ce qu’il comprit). Freddy Rosario et Farren Posella… ou bien était-ce Freddy Posella et Farren Rosario ?
Toutes les dix à quinze minutes, les flambeaux changeaient de couleur. Du rouge au vert, du vert à l’orange, de l’orange au bleu. Les pichets de graf allaient et venaient. Les conversations se faisaient plus sonores. Les rires aussi. Eddie entendit de plus en plus distinctement les Mon-salaud et aussi ce qui ressemblait à plonge-bas ! toujours suivi d’éclats de rire.
Il vit Roland en grande discussion avec un vieillard en cape bleu. Ce vieil homme avait la barbe la plus blanche, la plus longue et la plus épaisse qu’Eddie ait vue de sa vie — en dehors d’une série-fleuve sur la Bible, à la télé. Il parlait avec ferveur, regardant le visage buriné de Roland bien en face. Il toucha même le bras du Pistolero, tira un peu sur sa manche. Roland l’écoutait, hochait la tête et ne disait rien — du moins, tout le temps qu’Eddie passa à l’observer. Mais ça l’intéresse, pensa Eddie. Oh que ouais — ce bon grand vieux tout moche entend des choses qui l’intéressent au plus haut point.