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Comme !… Comme !… Comme !…

Eddie et Susannah s’étaient joints à la chanson. Benny aussi. Jake coupa court à ses réflexions et les rejoignit à son tour.

11

Sur la fin, Eddie fut bien incapable de retracer les paroles de la « Chanson du Riz ». Pas à cause du dialecte, pas du fait de Roland, mais parce qu’elles allaient beaucoup trop vite pour qu’il pût les suivre. Une fois, à la télé, il avait vu un commissaire-priseur dans les ventes aux enchères de tabac, en Caroline du sud. C’était exactement pareil. Il y avait des rimes fortes, des rimes faibles, des rimes décalées, et même des rimes brisées — des mots qui ne rimaient pas du tout mais qu’on plaçait de force en marge de la chanson, à des moments précis. Mais ça n’était pas une chanson, pas vraiment ; c’était comme une incantation, ou un hip-hop déchaîné au coin d’une rue. C’étaient les comparaisons les plus parlantes qu’Eddie pût trouver. Et tout le long, les pieds de Roland martelaient leur rythme enchanteur sur le plancher de l’estrade, tout le long, la foule tapait des mains et scandait Comme, comme, comme, comme.

Voici ce qu’Eddie réussit tout de même à comprendre :

Comme-à-commala Le Riz nous tombe dans les bras Tit’ sœur, sors l’ombrelle-ah, Viens commala Le Riz nous tombe dans les bras Et coule la rivière, oui-la Or-i-za nous appell’là Pour voir le riz n’veau Tout n’veau, tout beau, Comme-à-commala !
Comme-à-commala Le Riz nous tombe dans les bras Dans nos poches tout droit Viens commala Les herb’ poussent haut Mam’zelle et son dam’zeau Couchés dans les roseaux Volez, p’tits zoziaux Dans l’ciel si haut Comme-à-commala Le Riz nous tombe dans les bras !

Trois couplets au moins venaient à la suite de ces deux-là. Même si Eddie avait perdu le fil depuis longtemps, il pensait en avoir saisi l’esprit : un jeune homme et une jeune femme, plantant à la fois du riz et des enfants pour le printemps à venir. Le tempo de la chanson, rapide à l’extrême au début, ne cessait d’accélérer jusqu’à ce que les paroles ne soient plus qu’un flot de charabia et que la foule applaudisse si vite que les mains se mélangeaient en une vague de chair floue. Et les talons des bottes de Roland avaient complètement disparu. Eddie aurait dit qu’il était impossible à quiconque de danser à une telle allure, surtout après avoir consommé un repas de cette richesse.

Ralentis, Roland, se surprit-il à penser. Là on ne peut pas t’appeler les pompiers si tu nous pètes une soupape.

Et soudain, à un signal que ni Eddie, ni Susannah, ni Jake ne perçurent, Roland et les folken de La Calla s’interrompirent au beau milieu d’un couplet, levèrent les bras au ciel, donnèrent un violent coup de hanche vers l’avant, comme en plein coït.

— COMMALA ! hurlèrent-ils en chœur, et tout s’arrêta net.

Roland vacilla, les joues et le front tout ruisselants de sueur… et il bascula de la scène, s’effondrant dans la foule.

Le cœur d’Eddie fit un bond monumental dans sa poitrine. Susannah poussa un cri et se précipita en avant avec son fauteuil. Jake l’arrêta en saisissant une des poignées latérales.

— Je pense que ça fait partie du spectacle !

— Oui, moi j’en suis presque certain, renchérit Benny Slightman.

La foule poussa des hourras et se mit à applaudir à tout rompre.

On fit passer Roland de bras en bras au-dessus du public. Lui levait les bras vers les étoiles. Sa poitrine se soulevait comme un soufflet. Eddie considéra le Pistolero avec une sorte d’incrédulité hilare, le voyant rouler comme sur la crête d’une vague.

— Roland qui chante, Roland qui danse, et, pour couronner le tout, Roland qui nous fait une impro à la Joey Ramone.

— De quoi tu parles, trésor ? demanda Susannah.

Eddie secoua la tête.

— Aucune importance. Mais il ne peut plus rien arriver de mieux. C’est forcément la fin de la fête.

Et c’était bien le cas.

12

Une demi-heure plus tard, quatre cavaliers descendirent lentement la grand-rue de Calla Bryn Sturgis. L’un d’eux était drapé dans un épais salide. À chaque expiration, des panaches de vapeur s’échappaient de leurs bouches et de celles de leurs montures. Le ciel était constellé d’un semis glacial d’éclats de diamants, les plus brillants d’entre tous étant Le Vieil Astre et la Vieille Mère. Jake était déjà parti avec les Slightman, en direction du Rocking B d’Eisenhart. Callahan menait les trois autres voyageurs, les devançant de quelques pas. Mais avant de les conduire où que ce soit, il avait insisté pour enrouler le Pistolero dans la grosse couverture.

— Mais vous dites que nous sommes à moins de deux kilomètres de chez vous, avait commencé à argumenter Roland.

— Oubliez votre bla-bla, avait répliqué Callahan. Les nuages ont bougé, la nuit est presque assez froide pour qu’il neige, et vous avez dansé un commala comme jamais je n’en ai vu depuis que je suis ici.

— Et depuis combien de temps êtes-vous ici ? demanda Roland.

Callahan secoua la tête.

— Je n’en sais plus rien. Vraiment, Pistolero. Je me rappelle assez bien comment je suis arrivé ici — c’était pendant l’hiver 1983, neuf ans après mon départ de la ville de Jerusalem’s Lot. Neuf ans après que j’aie récolté ça.

Il leva brièvement sa main avec la cicatrice.

— On dirait une brûlure, fit remarquer Eddie.

Callahan acquiesça, mais n’en dit pas plus.

— Quoi qu’il en soit, ici le temps est différent, comme vous avez dû vous en rendre compte.

— Il dérive, dit Susannah. Comme les points cardinaux sur la boussole.

Roland, alors qu’on l’avait déjà enveloppé dans sa couverture, avait glissé un mot à Jake en lui disant au revoir… un mot, entre autres. Eddie avait entendu un cliquetis métallique, au moment où un objet passait de la main du Pistolero à celle de l’apprenti. Un peu d’argent, peut-être.

Jake et Benny Slightman étaient partis, chevauchant côté à côte vers l’obscurité. Quand Jake s’était retourné pour un dernier signe de la main, Eddie lui avait répondu avec un pincement au cœur qui l’avait pris par surprise. Bon Dieu, tu n’es pas son père, s’était-il dit. Ce qui était vrai. Mais ça ne fit pas disparaître le pincement pour autant.