— Est-ce que tout va bien se passer, pour lui, Roland ?
Eddie s’attendait à un « oui », forcément, tout ce qu’il demandait, c’était un peu de baume à mettre sur son cœur. C’est pourquoi le long silence du Pistolero l’alarma.
Roland finit par répondre :
— Il faut espérer.
Et sur le sujet Jake Chambers, il ne voulut plus dire un mot.
Et voilà que se détachait devant eux l’église de Callahan, un bâtiment bas et sans fioritures, avec une croix surmontant la porte.
— Comment dites-vous qu’elle s’appelle, Père ? demanda Roland.
— Notre-Dame de la Sérénité.
Roland hocha la tête.
— Pas mal.
— Vous sentez ? demanda Callahan. Est-ce que l’un d’entre vous sent ?
Il n’eut pas besoin de préciser de quoi il parlait.
Roland, Eddie et Susannah restèrent immobiles pendant une bonne minute, en silence. Roland finit par secouer la tête.
Satisfait, Callahan hocha la tête.
— Elle dort — puis, après une pause — Vous pouvez remercier Dieu.
— Pourtant il y a quelque chose, là, fit Eddie, en désignant l’église d’un signe de tête. On dirait un… je ne sais pas… un poids, je dirais.
— Oui, confirma Callahan. Comme un poids. C’est affreux. Mais ce soir elle est endormie. Dieu soit loué.
Et il traça un signe de croix dans l’air glacial.
Plus bas, le long d’un sentier de terre (mais tout plat et bordé de haies soigneusement entretenues), se dressait un autre bâtiment en rondins de bois. La maison de Callahan, qu’il appelait le presbytère.
— Nous raconterez-vous votre histoire ce soir ? fit Roland.
Callahan se tourna vers le visage fin et épuisé du Pistolero et secoua la tête.
— Pas un mot, sai. Pas même si vous étiez en forme. Mon histoire ne se raconte pas sous les étoiles. Demain au petit déjeuner, avant que vos amis et vous ne partiez inspecter les alentours — ça vous conviendrait ?
— Si fait, dit Roland.
— Et si elle se réveille pendant la nuit ? demanda Susannah, en inclinant la tête en direction de l’église.
— Alors on ira, fit Roland.
— Tu sais ce qu’il faut en faire, pas vrai ? demanda Eddie.
— Peut-être bien, acquiesça Roland.
Ils s’engagèrent sur le chemin qui menait à la maison, incluant très naturellement Callahan à leur petit groupe.
— Ça n’aurait pas quelque chose à voir avec ta discussion avec ce vieux Manni ? demanda Eddie.
— Peut-être bien, répéta Roland.
Il jeta un regard à Callahan.
— Dites-moi, Père, vous a-t-elle jamais envoyé vaadasch ? Vous connaissez ce terme, n’est-ce pas ?
— Je le connais, oui. Deux fois. La première, au Mexique. Dans une petite ville du nom de Los Zapatos. Et la seconde… laissez-moi réfléchir… au Château du Roi. Je pense que j’ai eu beaucoup de chance de pouvoir revenir, cette fois-là.
— De quel roi parlez-vous ? demanda Susannah. D’Arthur l’Aîné ?
Callahan fit non de la tête. Sur son front, la cicatrice scintillait à la lumière des étoiles.
— Mieux vaut ne pas en parler pour l’instant. Pas la nuit.
Il adressa à Eddie un regard triste.
— Les Loups arrivent. C’est déjà assez préoccupant. Et voilà que débarque un jeune homme qui m’annonce que les Red Sox ont encore perdu le championnat… et contre les Mets ?
— J’en ai bien peur, acquiesça Eddie.
Et sa description de la dernière partie — une partie qui ne dit pas grand-chose à Roland, même si certains détails lui rappelaient le jeu de Points, aussi appelé Guichets — les accompagna jusqu’à la maison. Callahan avait une gouvernante. Ils ne la virent pas dans les parages, mais elle avait laissé un pot de chocolat chaud sur le poêle.
Tandis qu’ils buvaient, Susannah se tourna vers le Pistolero.
— Zalia m’a dit quelque chose qui devrait t’intéresser, Roland.
Ce dernier haussa les sourcils.
— Le grand-père de son mari habite chez eux. Il est réputé pour être le doyen de Calla Bryn Sturgis. Tian et le vieillard ne sont plus en bons termes depuis des années — Zalia ne sait même plus pourquoi ils se sont brouillés, c’est de l’histoire tellement ancienne —, mais elle s’entend très bien avec lui. Elle dit qu’au cours des deux ou trois dernières années, il est devenu vraiment gâteux, mais qu’il a encore des accès de lucidité. Et il prétend avoir vu un de ces Loups. Mort — elle marqua une pause. — Il prétend l’avoir tué lui-même.
— Par mon âme ! s’exclama Callahan. Que dites-vous là ?
— C’est pourtant vrai. En tout cas, c’est ce que dit Zalia.
— Voilà une histoire qui vaudrait la peine d’être entendue, dit Roland. Est-ce que c’était lors de la dernière visite des Loups ?
— Non. Et pas la fois précédente non plus. C’était à l’époque où même Overholser étaient encore dans ses lenges. La fois d’avant.
— S’ils viennent bien tous les vingt-trois ans, calcula Eddie, ça fait ça fait pas loin de soixante-dix ans.
Susannah acquiesça.
— Mais il était déjà adulte, même à l’époque. Il a raconté à Zalia qu’une piche d’entre eux était allée se poster sur la Route de l’Ouest pour attendre les Loups. Je ne sais pas ce que représente une piche…
— Cinq ou six hommes, dit Roland en hochant la tête au-dessus de sa tasse de chocolat.
— Bref, le Gran-Pere de Tian était de la partie. Et ils ont tué un des Loups.
— Et qu’est-ce que c’était ? À quoi ça ressemblait, sans son masque ? demanda Eddie.
— Ça, elle ne me l’a pas dit. Je ne crois pas qu’il lui ait raconté lui-même. Mais nous devrions…
Un ronflement résonna soudain, franc et sonore. Eddie et Susannah sursautèrent, puis se retournèrent. Le Pistolero s’était endormi. Son menton reposait sur son torse. Il avait les bras croisés, comme s’il avait sombré dans le sommeil en pensant toujours à sa petite danse. Et au riz.
Il n’y avait qu’une chambre d’amis, aussi Roland dormit-il avec Callahan. Eddie et Susannah se virent donc accorder une sorte de lune de miel à la dure : leur première nuit à deux, dans un lit et sous un toit. Ils n’étaient pas trop fatigués pour en tirer profit. Après quoi, Susannah s’endormit immédiatement. Eddie resta éveillé un peu plus longtemps. Avec quelque réticence, il porta ses pensées vers la petite église proprette de Callahan, essayant d’entrer en contact avec cette chose qui dormait dessous. Une mauvaise idée, à n’en pas douter, mais il ne résista pas à l’envie d’essayer. Il n’y avait rien. Ou plutôt, un rien en face de quelque chose.
Je pourrais la réveiller, pensa Eddie. Je crois vraiment que je pourrais.
Oui, et si j’avais une dent infectée, je pourrais me donner un coup de marteau dessus, mais dans quel but ?
Il faudra bien qu’on finisse par la réveiller. Je pense qu’on va en avoir besoin.
Peut-être, mais pas aujourd’hui. Il était temps de laisser aujourd’hui s’évanouir.