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Pourtant, pendant un bon moment, Eddie en fut incapable. Les images surgissaient dans son esprit, comme des éclats de miroir brisé dans la lumière du soleil. De La Calla, qui s’étendait sous le ciel nuageux, avec la Devar-Tete Whye comme un ruban gris. Et les bandes vertes au bord : le riz nous tombe dans les bras. Jake et Benny Slightman se regardant et éclatant de rire sans même avoir échangé un mot. L’allée d’herbe verte entre la grand-rue et le pavillon. Les flambeaux qui changeaient de couleur. Ote, qui saluait et parlait (Eld ! Grand merci !), avec une clarté parfaite. Susannah qui chantait : « Toute ma vie, je n’ai connu que des chagrins. »

Cependant, ce qu’il se rappelait le plus clairement, c’était la silhouette mince et désarmée de Roland sur l’estrade, les bras croisés sur le torse et les mains appuyées sur les joues. Et ses yeux bleus délavés, qui regardaient les folken. Roland posant des questions, deux questions sur les trois. Et puis le son de ses bottes sur le plancher, lent d’abord, puis prenant de la vitesse. De plus en plus vite, jusqu’à ne plus être qu’une ligne floue à la lueur des torches. Tapant des mains. Transpirant. Souriant. Pourtant ses yeux ne souriaient pas, pas ses yeux bleus de bombardier ; ses yeux froids, comme toujours.

Pourtant, comme il avait dansé ! Doux Jésus, comme il avait dansé à la lueur des flambeaux.

Comme-à-commala, le Riz nous tombe dans les bras, pensa Eddie.

À côté de lui, Susannah gémit dans son rêve.

Eddie se tourna vers elle. Il glissa la main sous son bras, pour pouvoir la poser sur son sein. Sa dernière pensée fut pour Jake. Ils avaient intérêt à prendre soin de lui, au ranch. Dans le cas contraire, cette bande de cow-boys mal embouchés allait le regretter.

Eddie dormit. Il ne rêva pas. Et sous eux, tandis qu’avançait la nuit et que la lune se couchait, ce monde limitrophe tournait comme une horloge mourante.

CHAPITRE 2

Articulation

1

Une heure avant l’aube, Roland s’éveilla de l’un de ses rêves ignobles de Jéricho Hill. Le cor. Il y avait quelque chose au sujet du cor d’Arthur l’Aîné. À ses côtés, dans le grand lit, le Vieux dormait les sourcils froncés, comme au milieu d’un cauchemar. Son front bruni était marqué d’un pli en zigzag qui brisait les bras en croix de sa cicatrice.

C’est la douleur qui avait réveillé Roland, et non son rêve dans lequel le cor glissait des mains de son ami Cuthbert, au moment de sa chute. Le Pistolero se sentait pris dans un étau, des hanches jusqu’aux chevilles. Il arrivait à visualiser la douleur comme une série de disques brillants et brûlants. C’était le prix à payer pour son extravagante prestation de la veille. S’il n’y avait que ça, ç’aurait été parfait, mais il savait que ce n’était pas dû seulement au fait d’avoir dansé le commala de manière un peu trop enthousiaste. Il ne s’agissait pas non plus de rhumatiz, comme il avait essayé de s’en convaincre depuis quelques semaines, la période nécessaire pendant laquelle son corps devait s’adapter au climat humide de l’automne. Il n’avait manqué de remarquer que ses chevilles, notamment la droite, s’étaient mises à enfler. Il avait observé une enflure similaire des genoux, et même si ses hanches avaient encore l’air bien, s’il posait les mains dessus, il sentait la droite bouger sous la peau. Non, rien à voir avec le rhumatiz qui avait affecté si tristement Cort dans sa dernière année, l’obligeant à rester cloîtré près du feu, les jours de pluie. C’était pire. De l’arthrite, et le genre grave : l’arthrite sèche. Elle ne tarderait pas à s’attaquer à ses mains. C’est bien volontiers que Roland aurait livré sa main droite en pâture à la maladie, si elle avait pu lui suffire. Il avait appris plus d’un tour à cette main, depuis qu’elle avait été amputée de deux doigts par les homarstruosités, mais elle n’avait plus jamais été la même. Seulement, ça ne se passait pas comme ça, avec les maladies, pas vrai ? On ne pouvait pas les calmer à coups de sacrifices. L’arthrite viendrait quand bon lui semblerait, et elle s’acharnerait où elle voudrait.

J’ai sûrement un an devant moi, se dit-il, allongé à côté du religieux endormi, venu du monde d’Eddie, de Susannah et de Jake. Peut-être même deux.

Non, pas deux. Peut-être même pas une année entière. Comment disait Eddie, déjà ? Arrête de te raconter des craques. Eddie avait tout un stock d’expressions de son monde, mais celle-là était particulièrement bonne. Particulièrement pertinente.

Il n’allait pas laisser tomber la Tour si Papy-le-Tordu restait capable de tirer, de seller un cheval, de découper une lanière de cuir, voire de découper du bois pour le feu, des tâches aussi simples que celles-là. Dans ce cas, il serait de la partie jusqu’à la fin. Mais il n’était pas enchanté à l’idée de devoir chevaucher derrière les autres, en dépendant d’eux, peut-être attaché à sa selle avec les rênes parce qu’il ne pourrait plus s’accrocher au pommeau. Un boulet, en somme. Un boulet qu’ils ne réussiraient pas à tirer quand il faudrait accélérer la cadence.

Si on en arrive là, je me tuerai.

Mais il ne le ferait pas. C’était la vérité. Arrête de te raconter des craques.

Ce qui le ramena à Eddie. Il fallait qu’il lui parle de Susannah, le plus vite possible. Il s’était réveillé avec cette certitude, et elle était presque aussi déplaisante que la douleur elle-même. Ce ne serait pas une partie de plaisir, mais il fallait en passer par là. Il était temps qu’Eddie soit au courant, pour Mia. Elle aurait plus de mal à s’éclipser maintenant qu’ils étaient en ville — et sous un toit —, mais il le faudrait, de toute façon. Elle ne pouvait pas plus composer avec les besoins de son bébé et ses envies à elle que Roland ne pouvait composer avec les cercles brillants de douleur qui lui enserraient la hanche et le genou droits, ainsi que les chevilles — tout en épargnant ses mains surdouées, jusqu’ici. S’il ne prévenait pas Eddie, il pourrait s’ensuivre de terribles ennuis. Et ils avaient besoin de tout sauf d’ennuis supplémentaires, en ce moment. Ils ne s’en relèveraient pas.

Ainsi allongé dans le lit, Roland luttait contre les élancements, en regardant le ciel s’éclaircir. Il fut stupéfié de constater que la lumière ne venait plus du plein est ; elle avait maintenant légèrement dérivé vers le sud.

Le lever du soleil dérivait, lui aussi.

2

La gouvernante, âgée d’environ quarante ans, était une belle femme. Elle s’appelait Rosalita Munoz, et quand elle vit la démarche de Roland qui s’approchait de la table, elle lui dit :

— Vous, c’est une tasse de café, et vous venez avec moi.

Tandis qu’elle allait prendre la cafetière sur le poêle, Callahan pencha la tête vers Roland avec un air interrogateur. Eddie et Susannah n’étaient pas encore levés. Ils avaient donc la cuisine pour eux tout seuls.

— Quelle est l’ampleur des dégâts, monsieur ? demanda-t-il.

— Des rhumatiz, rien de plus, fit Roland. C’est de famille, du côté paternel, nous en souffrons tous. À midi il n’y paraîtra plus, grâce au soleil et à l’air sec.

— Je connais les rhumatiz, dit Callahan. Remerciez Dieu que ce ne soit rien de pire.

— C’est ce que je fais.

Il se tourna vers Rosalita, qui apportait des tasses de café fumant.

— À vous aussi, je vous dis grand merci.