Elle posa les tasses, fit la révérence puis scruta son visage d’un air timide et grave.
— Jamais je n’ai vu une Danse du Riz aussi réussie, sai.
Roland lui adressa un sourire de travers.
— Je le paie ce matin.
— Je vais vous remettre d’aplomb. J’ai une huile-de-chat, une de mes recettes spéciales. D’abord elle va faire disparaître la douleur, et ensuite vous ne boiterez plus. Demandez à Père.
Roland se tourna vers Callahan, qui hocha la tête.
— Alors je vous prends au mot. Grand merci-sai.
Elle s’inclina de nouveau, puis prit congé.
— J’ai besoin d’une carte de La Calla, dit Roland quand elle eut quitté la pièce. Pas besoin d’une œuvre d’art, il faut juste qu’elle soit précise, et que les distances soient fiables. Vous pourriez m’en dessiner une ?
— Pas du tout. Je fais un peu de caricature, mais je ne pourrais pas vous dessiner une carte qui vous mène jusqu’au fleuve, même avec un pistolet sur la tempe. C’est seulement que je n’ai pas ce talent. Mais j’en connais deux qui pourraient vous être utiles — il éleva la voix — Rosalita ! Rosie ! Venez une minute, vous voulez bien ?
Vingt minutes plus tard, Rosalita prenait Roland par la main, de sa poigne ferme et sèche. Elle le conduisit jusqu’à l’office et ferma la porte.
— Retirez votre pantalon, je vous prie. Ne faites pas le timide, car je ne pense pas avoir de grosse surprise, à moins que les hommes soient bâtis autrement à Gilead que dans l’Intérieur.
— Je ne crois pas, non, répondit Roland en laissant choir son pantalon.
À présent le soleil était levé, à la différence d’Eddie et Susannah. Roland n’était pas pressé de les réveiller. Beaucoup de réveils matinaux les attendaient — beaucoup de nuits de veille aussi, à n’en pas douter — aussi avait-il décidé ce matin de les laisser profiter de la paix d’un toit au-dessus de leur tête, du confort d’un matelas sous leur dos et de cette exquise intimité offerte par une porte dressée entre leurs secrets et le reste du monde.
Une bouteille de liquide pâle et huileux à la main, Rosalita émit un sifflement avec sa lèvre inférieure charnue. Elle observa le genou droit de Roland, puis toucha sa hanche droite de la main gauche. Il eut un léger mouvement de recul à son contact, bien qu’elle fût la douceur incarnée.
Elle leva les yeux vers lui. Ils étaient si sombres qu’on aurait pu les croire noirs.
— Ce ne sont pas des rhumatiz. C’est de l’arthrite. Du genre qui se propage rapidement.
— Si fait. Là d’où je viens, on l’appelle parfois l’arthrite sèche, dit-il. Pas un mot à Père, ou à mes amis.
Elle le fixa attentivement de ses yeux sombres.
— Vous ne pourrez pas garder le secret très longtemps.
— Je vous entends très bien. Cependant, tant que je le pourrai, je garderai le secret. Et vous m’y aiderez.
— Si fait. Aucune crainte. Je vous suivrai.
— Grand merci. Est-ce que ça va m’aider ?
Elle baissa les yeux sur la bouteille et sourit.
— Si fait. C’est un mélange de menthe et de gomme des marais. Mais l’ingrédient secret, c’est de la bile de chat que je rajoute — rien que trois gouttes par bouteille, vous intuitez. Ce sont les chats-des-roches, ils viennent du désert, de la grande pénombre.
Elle inclina la bouteille et se versa un peu d’huile dans la paume. L’odeur de menthe monta immédiatement aux narines de Roland. Suivie par une odeur mineure, beaucoup moins plaisante. Oui, il voulait bien croire que c’était celle de la bile d’un puma ou d’un couguar, ou bien de n’importe quelle bestiole qu’on appelait chat-des-roches, dans le coin.
Elle se baissa pour faire pénétrer le mélange dans les rotules du Pistolero, et il ressentit une chaleur immédiate et intense, presque insupportable. Puis elle s’apaisa un peu, et il éprouva un soulagement qu’il n’aurait pas osé espérer.
Quand elle eut fini de l’oindre, elle demanda :
— Comment va votre corps, à présent, pistolero-sai ?
Plutôt que de répondre par des mots, il la pressa contre son corps mince et nu, et la serra très fort. Elle lui rendit son étreinte sans honte et avec beaucoup de naturel, et lui murmura à l’oreille :
— Si vous êtes bien ce que vous dites, vous devez les empêcher de prendre les babés. Non, pas un seul. Peu importe ce que peuvent raconter les gros bonnets comme Eisenhart et Telford.
— Nous ferons de notre mieux.
— Bien. Grand merci.
Elle s’écarta et regarda le sol.
— Il y a une partie de votre corps qui ne souffre pas d’arthrite, ni de rhumatisme, d’ailleurs. Elle m’a l’air très vivace. Peut-être une dame contemplera-t-elle la lune ce soir, pistolero, se languissant d’un peu de compagnie.
— Et peut-être en trouvera-t-elle, répondit Roland. Accepteriez-vous de me donner une bouteille de ce truc pour mes déplacements autour de La Calla, ou bien il vous est trop précieux ?
— Non, pas trop précieux — le sourire qui avait accompagné ses sous-entendus avait disparu, remplacé par un air grave. C’est seulement qu’il ne vous soulagera plus très longtemps.
— Je sais, fit Roland. Et peu importe. On passe le temps comme on peut, mais pour finir, le monde nous reprend tout.
— Si fait, acquiesça-t-elle. Il nous reprend tout.
Lorsqu’il ressortit de l’office, en train de boucler sa ceinture, il entendit enfin bouger dans la chambre. Un murmure d’Eddie, suivi d’une cascade de rire féminin, encore endormi.
Callahan se tenait près du poêle, se servant une tasse de café frais. Roland le rejoignit et lui dit, de manière un peu précipitée :
— Il m’a semblé voir des maquereines, sur la gauche du chemin, entre ici et l’église.
— C’est exact, et elles sont mûres. Vous avez l’œil, dites-moi.
— Si on veut, oui. J’aimerais aller en remplir mon chapeau. Et je voudrais qu’Eddie me rejoigne, pendant que sa femme se fait des œufs brouillés, mettons. Vous pouvez m’arranger ça ?
— Je pense, oui. Mais…
— Parfait, dit Roland, et il sortit.
En attendant Eddie, Roland avait déjà rempli la moitié de son chapeau de baies orange, et il en avait même avalé quelques bonnes poignées. Ses douleurs aux jambes et aux hanches s’étaient réduites avec une rapidité confondante. Tout en cueillant, il se demandait combien Cort aurait été prêt à débourser pour une seule bouteille de l’huile-de-chat de Rosalita Munoz.
— Mon vieux, ces trucs me rappellent les fruits en cire que ma mère posait sur un napperon, pour Thanksgiving, fit Eddie. Ça se mange vraiment ?
Roland attrapa une maquereine presque aussi grosse que le bout de son doigt et la fit sauter dans la bouche d’Eddie.
— Alors, est-ce qu’elles ont aussi le goût de la cire, Eddie ?
Les yeux d’Eddie, d’abord prudents, s’élargirent soudain. Il avala, fit un grand sourire, et en cueillit lui-même une pleine poignée.
— On dirait des canneberges, mais en plus sucré. Je me demande si Suze sait faire les muffins. Même si elle ne sait pas, je parie que la gouvernante de Callahan…
— Écoute-moi, Eddie. Écoute-moi attentivement et garde le contrôle de tes émotions, au nom de ton père.
Eddie tendait la main vers un buisson particulièrement chargé de maquereines. Il s’immobilisa et se contenta de fixer Roland d’un air impassible. Dans cette lumière matinale, Roland fut frappé de constater combien il paraissait plus vieux. Il avait grandi de manière extraordinaire.