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Elle lui lança un regard suspicieux, puis parut accepter sa réponse.

On ne peut pas rêver plus mauvais départ, avec deux d’entre nous qui font des secrets, pensa Roland. On ne peut pas continuer. Ça ne durera pas très longtemps.

Il reporta son attention sur Callahan.

— Racontez-nous votre histoire. Comment vous avez récolté ces cicatrices, comment vous êtes arrivé ici, comment vous vous êtes retrouvé en possession de la Treizième Noire. Nous voulons tout entendre, dans les moindres détails.

— Oui, murmura Eddie.

— Dans les moindres détails, renchérit Susannah.

Ils fixaient tous les trois Callahan — le Vieux, ce religieux qui se faisait appeler Père en ne se disant pas prêtre. Il porta sa main droite tordue à son front et frotta sa cicatrice.

— C’était à cause de l’alcool, finit-il par dire. C’est ce que je crois, aujourd’hui. Ni Dieu, ni démons, ni prédestination, pas même la compagnie des saints. L’alcool.

Songeur, il se tut quelques instants. Puis il leur sourit. Roland eut une réminiscence de Nort, le mangeur d’herbe de Tull, que l’homme en noir avait ramené d’outre-tombe. Nort avait ce sourire-là.

— Mais si c’est Dieu qui a créé le monde, c’est aussi Dieu qui a créé l’alcool. Et c’était aussi Sa volonté.

Le ka, pensa Roland.

Callahan resta là, assis et silencieux, frottant le crucifix imprimé sur son front, rassemblant ses esprits. Puis il commença le récit de son histoire.

CHAPITRE 3

Le récit du prêtre (New York)

1

C’était l’alcool, c’est la conclusion à laquelle il était arrivé quand il avait décroché, et qu’il avait recouvré sa clarté d’esprit. Ni Dieu, Ni Satan, ni quelque obscure bataille psycho-sexuelle entre sa sainte maman et son saint papa. L’alcool, point. Et qu’y avait-il de surprenant dans le fait que le whisky se fût emparé de lui ? Il était irlandais, prêtre avec ça, à quoi bon lutter ?

Après son séminaire à Boston, il avait obtenu une paroisse en ville, à Lowell, dans le Massachusetts. Il était très aimé de ses ouailles (il ne les appelait pas son troupeau, c’était un terme qu’on employait plutôt pour désigner les rats qui infestaient la décharge de la ville), mais après sept ans passés à Lowell, il avait commencé à se sentir mal à l’aise. Dans le bureau de Monseigneur Dugan, l’évêque, il avait décrit ce malaise avec tous les mots à la mode : anonymat, mal-être urbain, manque croissant d’empathie, perte du lien avec la vie de l’esprit. Avant son rendez-vous, il avait pris une petite goutte aux toilettes (suivie de quelques bonbons à la menthe, quand même, pour faire bonne mesure) et il s’était montré particulièrement éloquent. L’éloquence ne découle pas toujours de la croyance, mais elle coule souvent de la bouteille. Et ce n’était pas un menteur. Il croyait réellement ce qu’il avait raconté ce jour-là, dans le bureau de Dugan. Mot pour mot. Aussi vrai qu’il croyait en Freud, à l’avenir de la messe en langue vernaculaire, à la noblesse de

La Guerre contre la Pauvreté, de Lyndon Johnson, et à la stupidité de la guerre au Viêt-Nam : ils étaient embourbés jusqu’à la taille, et ce grand crétin qui voulait persévérer. Il croyait surtout en ces idées (s’il s’agissait bien d’idées, et non de banalité débitées dans les cocktails) parce qu’elles faisaient fureur dans le gratin intellectuel. La Conscience Sociale est montée de deux points, le Foyer a perdu un quart, mais on s’y retrouve sur son investissement de départ. Ensuite, tout s’était simplifié. Ensuite il avait compris que s’il buvait trop, ce n’était pas parce qu’il se sentait déconnecté de sa vie spirituelle. Mais qu’il se sentait déconnecté de sa vie spirituelle parce qu’il buvait trop. On avait envie de protester, de dire que ça ne pouvait pas être simpliste à ce point. Pourtant ça l’était bel et bien. La voix de Dieu est faible et constante, c’est la voix d’un moineau au milieu du cyclone, comme dit le prophète Isaïe, et grand merci. Il est encore plus difficile d’entendre une petite voix si les trois quarts du temps, on est bourré comme un coing. Callahan avait quitté l’Amérique pour le monde de Roland avant la révolution informatique et l’ère du tout-jetable, mais il avait largement eu le temps d’entendre un type lors d’une réunion des AA qui disait que si on mettait un trou du cul dans l’avion à San Francisco en direction de la Côte Est, c’était le même trou du cul qui allait atterrir à Boston. Avec en général quatre ou cinq verres de plus derrière la cravate. Mais ça, c’était plus tard. En 1964, il avait cru en ce qu’il avait pu, et plein de gens s’étaient montrés soucieux de l’aider à trouver sa voie. De Lowell, il était parti pour Spofford, dans l’Ohio, dans la banlieue de Dayton. Il y était resté cinq ans, puis il avait de nouveau été pris de bougeotte. De ce fait, il avait refait le coup du grand discours. Le genre que pouvait entendre le Bureau Diocésain. Le genre qui vous faisait muter un peu plus bas. Anonymat. Perte du lien spirituel (cette fois, avec ses paroissiens de la ville). Oui, ils l’aimaient tous (et il les aimait, lui aussi), pourtant quelque chose clochait. Et quelque chose clochait effectivement, surtout dans le bar discret au coin de la rue (où, là aussi, tout le monde l’aimait bien), et dans le meuble où il rangeait ses bouteilles, dans le salon du presbytère. À part à petite dose, l’alcool devient vite toxique, et Callahan s’empoisonnait, nuit après nuit. C’était le poison dans son organisme, et non l’état du monde ou même celui de son âme, qui le faisait sombrer. Les choses avaient-elles toujours été si évidentes ? Plus tard (lors d’une autre réunion des AA), il avait entendu un type parler de l’alcoolisme et de la dépendance comme d’un éléphant au milieu du salon : on ne pouvait pas le rater. Callahan n’avait rien dit à l’époque, il n’en était qu’à ses quatre-vingt-dix premiers jours de sobriété, ce qui signifiait qu’on attendait de lui qu’il reste assis là à se taire (« Retire-toi le coton que tu as dans les oreilles et fourre-le toi dans la bouche » disaient les vieux de la vieille, grand merci), mais il aurait pu dire : si, on peut le rater. On pouvait rater l’éléphant au milieu du salon, si c’était un éléphant magique, si — comme L’Ombre — il avait le pouvoir d’obscurcir l’esprit des hommes. Le pouvoir de vous faire croire dur comme fer que vos problèmes étaient d’ordre mental et spirituel, mais en aucun cas dus à la picole. Doux Jésus, rien que la perte du sommeil paradoxal dû à l’abus d’alcool avait de quoi vous foutre en l’air dans les grandes largeurs, mais on n’y pensait pas vraiment, tant qu’on restait actif. L’alcool transformait le processus de pensée en quelque chose qui ressemblait à ce numéro de cirque, quand tous les clowns s’entassent dans la petite voiture. Quand, une fois sobre, on regardait en arrière, on était dégoûté par ce qu’on avait pu dire ou faire (« Je restais assis dans ce bar, à résoudre les problèmes du monde entier, et ensuite j’étais incapable de retrouver ma voiture au parking », avait raconté un autre type, pendant une réunion, et nous disons tous grand merci). Quant aux choses qu’on pensait, c’était encore pire. Comment pouvait-on passer la matinée à vomir, et l’après-midi à croire qu’on traversait une crise spirituelle ? C’était pourtant ce qu’il avait fait. Et aussi ce qu’avaient fait ses supérieurs, sans doute parce que bon nombre d’entre eux étaient aussi aux prises avec l’éléphant magique. Callahan avait commencé à penser qu’une église plus petite, une paroisse rurale, lui permettrait de renouer le contact avec Dieu et avec lui-même. C’est ainsi qu’au printemps 1969, il s’était à nouveau retrouvé en Nouvelle-Angleterre. La Nouvelle-Angleterre du nord, cette fois-ci. Il avait planté boutique — sacs et bagages, crucifix et chasuble — dans la charmante bourgade de Jerusalem’s Lot, dans le Maine. C’est là qu’il avait fini par rencontrer le mal à l’état pur. Là qu’il l’avait regardé droit dans les yeux.