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Et qu’il avait cédé.

2

— Un écrivain est venu me trouver, raconta-t-il. Un dénommé Ben Mears.

— Il me semble avoir lu un livre de lui, fit Eddie. La Danse de l’air, ça s’appelait. C’est l’histoire d’un homme qui se fait pincer pour un meurtre que son frère a commis.

Callahan opina du chef.

— C’est bien lui. Il y avait aussi un professeur, Matthew Burke, et tous deux croyaient qu’un vampire sévissait à ’Salem’s Lot, du genre qui fabrique d’autres vampires.

— Pourquoi, il en existe d’autres ? demanda Eddie, en se remémorant la centaine de films qu’il avait vus au Majestic, et le millier au moins de bandes dessinées qu’il avait achetées (parfois même volées) chez Dahlie.

— Oui, et c’est là que je veux en venir, mais peu importe pour l’instant. Il y avait surtout ce garçon, il y croyait fermement. Il devait avoir l’âge de votre Jake. Ils n’ont pas réussi à me convaincre — du moins, pas au début —, mais eux étaient bien convaincus, et il était difficile de ne pas les suivre. Et puis, il faut dire qu’il se passait, vraiment quelque chose à Salem, il n’y avait aucun doute à ce sujet. Des gens qui disparaissaient. Une atmosphère de terreur sur toute la ville. Assis là au soleil, c’est impossible à décrire, pourtant c’était là. Je devais officier aux funérailles d’un autre garçon. Il s’appelait Daniel Glick. Je doute qu’il ait vraiment été la première victime de ce vampire à ’Salem’s Lot, mais je sais qu’il n’a pas été la dernière. C’est en tout cas le premier qu’on a retrouvé mort. Le jour de l’enterrement de Danny Glick, toujours est-il que ma vie a basculé. Et je ne parle plus de mon quart de whisky quotidien, non plus. Quelque chose a changé, dans ma tête. Je l’ai senti. Comme un verrou qui tourne. Et bien que je n’aie plus bu une goutte depuis des années, ce verrou est toujours tourné.

Susannah pensa : Vous êtes allé vaadasch, Père Callahan.

Eddie pensa : C’est quand tu as viré dix-neuf, mon pote. Ou peut-être bien quatre-vingt-dix-neuf. Ou peut-être les deux, qui sait.

Roland se contenta d’écouter. Il avait éradiqué de son esprit toute réflexion, il n’était plus qu’un parfait récepteur.

— L’écrivain, Mears, était tombé amoureux d’une fille de la ville, Susan Norton. Le vampire l’a enlevée. Je pense qu’il l’a fait en partie parce qu’il en a eu l’occasion, mais aussi pour punir Mears d’avoir osé former un groupe — un ka-tet — pour essayer de le chasser. Nous nous sommes rendus dans la propriété qu’avait achetée le vampire, une ruine appelée Marsten House. La chose qui habitait là-bas se faisait appeler Barlow.

Callahan sembla réfléchir quelques instants, son regard tourné vers le passé semblant glisser à travers eux. Il finit par reprendre la parole.

— Barlow n’était plus là, mais il avait laissé la femme. Ainsi qu’une lettre. Elle nous était adressée à tous, mais surtout à moi. Dès la seconde où je l’ai vue là, allongée sur le sol de la cave de Marsten House, j’ai compris qu’ils avaient dit vrai. Le médecin qui nous avait accompagnés l’a auscultée et a pris sa tension, histoire d’être certain. Pas de pouls. Tension à zéro. Mais quand Ben lui a planté le pieu dans le cœur, elle est revenue à la vie. Le sang a giclé. Elle s’est mise à hurler. Et ses mains… je me rappelle l’ombre de ses mains sur le mur…

Eddie attrapa la main de Susannah. Ils écoutaient ce récit dans un état second, comme suspendu dans l’horreur, sans savoir quoi croire. Il ne s’agissait pas là d’un train parlant, actionné par des circuits informatiques déficients, ni d’hommes et de femmes retournés à l’état sauvage. Cette chose était comparable au démon invisible qui hantait le lieu où ils avaient récupéré Jake. Ou bien au Gardien de la porte de Dutch Hill.

— Et dans cette lettre qui vous était adressée, que vous disait ce Barlow ? demanda Roland.

Que ma foi était affaiblie et que j’allais me déliter. Il avait raison, bien entendu. À l’époque, la seule chose en laquelle je croyais, c’était le Bushmills. Seulement, je ne le savais pas. Lui le savait, néanmoins. L’alcool est un vampire lui aussi, et peut-être qu’ils se reconnaissent entre eux. Le garçon qui nous accompagnait finit par se convaincre que ses parents étaient les prochains sur la liste du prince des vampires. En guise de vengeance. Ce garçon avait été fait prisonnier, voyez-vous, mais il avait réussi à s’échapper, en tuant le complice du vampire, un demi-humain nommé Straker.

Roland hocha la tête, se disant intérieurement que ce garçon lui rappelait de plus en plus Jake.

— Comment s’appelait-il ?

— Mark Petrie. Je l’ai raccompagné chez lui, sans oublier d’emporter le pouvoir considérable offert par les attributs de mon église : la croix, l’étole, l’eau bénite et, bien sûr, la Bible. Mais j’en étais venu à les considérer surtout comme des symboles, et c’était mon tendon d’Achille. Barlow était chez Petrie. Il tenait ses parents. Puis il a réussi à prendre l’enfant. J’ai brandi ma croix. Elle s’est mise à flamboyer. Il avait mal. Il a hurlé — Callahan sourit en se remémorant ce cri de souffrance, ce qui glaça le cœur d’Eddie. Je lui ai dit que s’il faisait du mal à Mark, je le détruirais, et en cet instant, j’en aurais été capable. Et il le savait. Il m’a répondu qu’il ne m’en laisserait pas le temps, et qu’il trancherait la gorge du petit avant. Et lui aussi, il en aurait été capable.

— L’impasse, quoi, murmura Eddie en se rappelant ce jour, au bord de la Mer Occidentale, où il s’était retrouvé dans une situation étrangement similaire, face à Roland. L’impasse totale, bébé.

— Et que s’est-il passé ? demanda Susannah.

Le sourire de Callahan s’évanouit. Il se frottait la main droite comme Roland sa hanche, apparemment sans s’en rendre compte.

— Le vampire m’a proposé un marché. Il laissait le gamin partir si je jetais le crucifix que j’avais entre les mains. Nous nous retrouverions face à face, désarmés. Sa foi contre la mienne. J’ai accepté. Dieu du ciel, j’ai accepté. Le garçon…

3

Le garçon a disparu, comme un tourbillon dans l’eau sombre.

Barlow semble grandir. Ses cheveux, qu’il porte tirés en arrière à la mode européenne, semblent flotter autour de son crâne. Il est vêtu d’un costume sombre et d’une cravate rouge vif, au nœud impeccable, et aux yeux de Callahan, il semble participer de l’obscurité qui l’entoure. Les parents de Mark Petrie sont étendus à ses pieds, le crâne broyé.

— Remplis ta part du contrat, chaman.

Mais pourquoi devrait-il le faire ? Pourquoi ne pas le chasser, s’en tenir à un match nul, pour ce soir ? Mais cette idée a quelque chose de malsain, d’horriblement malsain, mais il n’arrive pas à voir quoi. Et ces mots fétiches qui l’ont aidé dans ses moments de crise passés semblent devenus totalement inefficaces. Il ne s’agit pas d’anonymat, de manque d’empathie, ou du fameux malaise existentiel du XXe siècle ; il s’agit d’un vampire. Et…