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— Grand merci ! Si fait, grand merci beaucoup ! Ce que je m’apprêtais à vous dire, c’est que je m’étais recouvert le haut du corps avec le Daily News, et que la manchette disait : LES FRÈRES HITLER FRAPPENT DANS LE QUEENS.

— Oh mon Dieu, les frères Hitler ! s’exclama Eddie. Je me souviens d’eux. De vrais crétins. Ils tabassaient… d’ailleurs, c’étaient les juifs, ou les Noirs ?

— Les deux, répondit Callahan. Et ils leur faisaient des croix gammées sur le front, au couteau. Ils n’ont pas eu l’occasion de finir la mienne. Un vrai coup de chance, parce qu’après ça, ils avaient plein de projets en tête, qui allaient bien au-delà d’un passage à tabac. Et c’était des années plus tard, quand je suis revenu à New York.

— Une croix gammée, dit Roland. Le sigleu peint sur l’avion que nous avons trouvé près de River Crossing ? Celui avec David Quick à l’intérieur ?

— Hein-hein, fit Eddie en en dessinant une dans l’herbe, du bout de sa botte.

Les brins d’herbe se redressèrent presque instantanément, mais Roland eut le temps de constater que oui, la marque sur le front de Callahan aurait pu se transformer en croix gammée. Si on l’avait terminée.

— Ce jour-là, à la fin d’octobre 1975, reprit Callahan, les frères Hitler n’étaient rien d’autre qu’un gros titre qui me servait de couverture. Une partie de moi avait envie de se battre, pour ne pas boire. Pour essayer d’expier. En même temps, je sentais le sang de Barlow circuler dans mes veines, s’enfoncer de plus en plus loin en moi. Le monde n’avait plus la même odeur, il commençait à sentir mauvais. Le monde avait même l’air différent, tout se dégradait. Et ce goût, son goût, qui revenait se glisser dans ma bouche, un goût de poisson mort ou de vin pourri. Je n’avais aucun espoir de salut. Ne croyez pas cela. Mais l’expiation n’a rien à voir avec le salut, de toute façon. Rien à voir avec le Paradis. Il s’agit de laver sa conscience, ici, sur terre. Et ça ne se fait pas soûl. Je ne me considérais pas comme un alcoolique, pas même à cette époque, en revanche je me demandais s’il m’avait bel et bien transformé en vampire. Si le soleil allait me brûler la peau, ou si j’allais me mettre à regarder le cou des femmes — il haussa les épaules et eut un petit rire — ou même celui des hommes. Vous savez ce qu’on dit de la prêtrise : que nous ne sommes qu’une bande de pédales qui passent leur temps à agiter la croix sous le nez des gens.

— Mais vous n’étiez pas devenu un vampire, conclut Eddie.

— Pas même un vampire de Type Trois. J’étais juste souillé. À l’écart de tout. Rejeté. À sentir en permanence sa pestilence et à voir le monde comme doivent le voir les créatures comme lui, dans les tons gris et rouge. Le rouge est la seule couleur vive que j’aie pu voir, pendant des années. Tout le reste n’était qu’un murmure. Il me semble que je cherchais une agence Manpower — vous savez, le travail par intérim ? J’étais encore plutôt acharné, à ce moment-là, et il faut dire que j’étais beaucoup plus jeune, aussi. Je n’ai pas trouvé l’agence. En revanche, j’ai trouvé mon Foyer. Au coin de la 1re Avenue et de la 47e Rue, non loin des Nations unies.

Roland, Eddie et Susannah échangèrent un regard. Quel que fût ce Foyer, il se situait à quelques mètres à peine du terrain vague. Sauf qu’à l’époque, ça n’était pas un terrain vague, pensa Eddie. Pas en 1975. En 1975, c’était probablement Tom et Gerry — Charcuterie fine et artistique, Spécialistes en réceptions. Il se surprit à regretter l’absence de Jake. Eddie se disait qu’il sauterait dans tous les sens, s’il entendait une chose pareille.

— Ce Foyer, c’était quel genre de boutique ? demanda Roland.

— Ce n’était pas du tout une boutique, mais un refuge, un centre. Un centre alcoolisé. Je ne peux pas vous assurer que c’était le seul de Manhattan, mais en tout cas ils n’étaient pas légion. À l’époque, je ne savais pas grand-chose des foyers de ce genre — seulement quelques informations, du temps de ma première paroisse — mais, au fil du temps, j’ai appris beaucoup. J’ai vu les deux facettes du système. À certains moments, j’étais ce type qui sert des bols de soupe à six heures du soir, et qui distribue des couvertures à neuf ; à d’autres, j’étais celui qui buvait la soupe et qui dormait sous les couvertures. Après l’inspection antipoux, évidemment.

Il y a des foyers qui ne vous acceptent pas si vous empestez l’alcool. Et il y en a d’autres où on vous accepte si vous affirmez que vous n’avez rien bu depuis au moins deux heures. Et il y a quelques endroits — très peu — qui vous laissent entrer raide bourré, du moment qu’on peut vous fouiller à la porte et vous dépouiller de toute votre gnôle. Une fois cette formalité passée, on vous met dans une pièce verrouillée, avec les autres types qui ont touché le fond. Vous ne pouvez pas vous défiler pour boire un verre en cachette, si l’envie vous en prend, et vous ne risquez pas d’affoler vos compagnons de cellule moins imbibés si vous êtes pris de delirium tremens ou que vous commencez à voir des insectes sortir des murs. Pas de femmes dans la cellule ; trop de risques qu’elles se fassent violer. Ce qui explique en partie pourquoi il y a beaucoup plus de femmes que d’hommes qui meurent dans la rue. C’est ce que Lupe disait souvent.

— Lupe ? demanda Eddie.

— J’y arrive, mais pour l’instant je me contenterai de dire que c’était l’architecte de la discipline liée à l’alcool, au Foyer. Au Foyer, c’est l’alcool qui était sous clef, pas les poivrots. On pouvait en prendre une gorgée si on en avait besoin, et à condition de promettre de rester calme. Avec un sédatif pour faire passer. Ce n’est pas recommandé d’un point de vue médical — je ne suis même pas certain que c’était légal, puisque ni Lupe, ni Rowan Magruder n’étaient médecins —, mais ça avait l’air de marcher. Un soir d’affluence, je suis arrivé sobre au foyer et Lupe m’a mis au travail. J’ai travaillé bénévolement pendant deux ou trois jours, puis Rowan m’a convoqué dans son bureau, qui n’était en fait pas plus grand qu’un placard à balais. Il m’a demandé si j’étais alcoolique. J’ai dit que non. Il a voulu savoir si j’étais recherché par la police. J’ai répondu que non. Il m’a ensuite demandé si je fuyais quelque chose. Là j’ai répondu que oui, je me fuyais moi-même. Il m’a demandé si je voulais travailler, et là j’ai fondu en larmes. Il a pris ça pour un oui.

J’ai passé les neuf mois qui ont suivi — jusqu’en juin 1976 — à travailler pour le Foyer. Je faisais les lits, je m’activais en cuisine, j’accompagnais Lupe, ou parfois Rowan, dans leurs tournées de levée de fonds, j’emmenais des ivrognes aux réunions des AA dans la camionnette du Foyer, je donnais une goutte à des types qui tremblaient trop violemment pour tenir leur verre tout seuls. J’ai repris la comptabilité, parce que dans ce domaine j’étais plus doué que Magruder, Lupe ou les autres types qui travaillaient là-bas. Ce ne furent pas les jours les plus heureux de ma vie, jamais je n’irais jusqu’à dire ça, et le goût du sang de Barlow ne quitta pas ma bouche une seconde, mais ce furent des jours de grâce. Je ne réfléchissais pas beaucoup. Je me contentais de baisser la tête et de faire ce qu’on me demandait. Je commençais à guérir.

Au cours de l’hiver, je me suis rendu compte que je me mettais à changer. C’est comme si j’avais développé une sorte de sixième sens. Parfois j’entendais des volées de cloches. C’était horrible, et pourtant doux à la fois. Parfois, dans la rue, je me sentais entouré d’une grande obscurité, alors que le soleil brillait. Je me rappelle avoir baissé les yeux pour vérifier que mon ombre était toujours là. J’étais certain qu’elle aurait disparu, pourtant elle était bien là, à chaque fois.